V

PUISE AU LIVRE DE BAKHOUN

Les Xipéhuz sont évidemment des Vivants. Toutes leurs allures décèlent la volonté, le caprice, l’association, l’indépendance partielle qui fait distinguer l’Être animal de la plante ou de la chose inerte. Quoique leur mode de progression ne puisse être défini par comparaison,—c’est un simple glissement sur terre—il est aisé de voir qu’ils le dirigent à leur gré. On les voit s’arrêter brusquement, se tourner, s’élancer à la poursuite les uns des autres, se promener par deux, par trois, manifester des préférences qui leur feront quitter un compagnon pour aller au loin en rejoindre un autre. Ils n’ont point la faculté d’escalader les arbres, mais ils réussissent à tuer les oiseaux en les attirant par des moyens indécouvrables. On les voit souvent cerner des bêtes sylvestres ou les attendre derrière un buisson; ils ne manquent jamais de les tuer et de les consumer ensuite. On peut poser comme règle qu’ils tuent tous les animaux indistinctement, s’ils peuvent les atteindre, et cela sans motif apparent, car ils ne les consomment point, mais les réduisent simplement en cendres.

Leur manière de consumer n’exige pas de bûcher: le point incandescent qu’ils ont à leur base suffit à cette opération. Ils se réunissent à dix ou à vingt, en cercle, autour des gros animaux tués, et font converger leurs rayons sur la carcasse. Pour les petits animaux,—les oiseaux, par exemple,—les rayons d’un seul Xipéhuz suffisent à l’incinération. Il faut remarquer que la chaleur qu’ils peuvent produire n’est point instantanément violente. J’ai souvent reçu sur la main le rayonnement d’un Xipéhuz et la peau ne commençait à s’échauffer qu’après quelque temps.

Je ne sais s’il faut dire que les Xipéhuz sont de différentes formes, car tous peuvent se transformer successivement en cônes, cylindres et strates, et cela en un seul jour. Leur couleur varie continuellement, ce que je crois devoir attribuer, en général, aux métamorphoses de la lumière depuis le matin jusqu’au soir et depuis le soir jusqu’au matin. Cependant quelques variations de nuances paraissent dues au caprice des individus et spécialement à leurs passions, si je puis dire, et constituent ainsi de véritables expressions de physionomie, dont j’ai été parfaitement impuissant, malgré une étude ardente, à déterminer les plus simples autrement que par hypothèses. Ainsi, jamais je n’ai pu, par exemple, distinguer une nuance colère d’une nuance douce, ce qui aurait été assurément la première découverte en ce genre.

J’ai dit leurs passions. Précédemment j’ai déjà remarqué leurs préférences, ce que je nommerais leurs amitiés. Ils ont leurs haines aussi. Tel Xipéhuz s’éloigne constamment de tel autre et réciproquement. Leurs colères paraissent violentes. J’en ai vu s’entrechoquer avec des mouvements identiques à ceux qu’on observe lorsqu’ils attaquent les gros animaux ou les hommes, et ce sont même ces combats qui m’ont appris qu’ils n’étaient point immortels, comme je me sentais d’abord disposé à le croire, car deux ou trois fois j’ai vu des Xipéhuz succomber dans ces rencontres, c’est-à-dire tomber, se condenser, se pétrifier. J’ai précieusement conservé quelques-uns de ces bizarres cadavres[[1]], et peut-être pourront-ils plus tard servir à découvrir la nature des Xipéhuz. Ce sont des cristaux jaunâtres, disposés irrégulièrement, et striés de filets bleus.

De ce que les Xipéhuz n’étaient point immortels, j’ai dû déduire qu’il devait être possible de les combattre et de les vaincre, et j’ai depuis lors commencé la série d’expériences combattantes dont il sera parlé plus loin.

Comme les Xipéhuz rayonnent toujours suffisamment pour être aperçus à travers les fourrés et même derrière les gros troncs,—une grande auréole émane d’eux en tous sens et avertit de leur approche,—j’ai pu me risquer souvent dans la forêt même, me fiant à la vélocité de mon étalon à la moindre alerte. Là, j’ai tenté de découvrir s’ils se construisaient des abris, mais j’avoue avoir échoué en cette recherche. Ils ne meuvent ni les pierres, ni les plantes, et paraissent étrangers à toute espèce d’industrie tangible et visible, seule industrie appréciable à l’observation humaine. Ils n’ont conséquemment point d’armes, selon le sens par nous attribué à ce mot. Il est certain qu’ils ne peuvent tuer à distance: tout animal qui a pu fuir sans subir le contact immédiat d’un Xipéhuz a infailliblement échappé, et de cela j’ai été maintes fois témoin.

Ainsi que l’avait déjà remarqué la malheureuse tribu de Pjehou, ils ne peuvent franchir certaines barrières idéales à la poursuite de leurs victimes. Mais ces limites se sont toujours accrues d’année en année, de mois en mois. J’ai dû en rechercher la cause.

Or, cette cause ne semble être autre qu’un phénomène de croissance collective et, comme la plupart des choses xipéhuzes, elle est hermétique à l’intelligence de l’homme. Brièvement, voici la loi: les limites de l’action xipéhuze s’élargissent proportionnellement au nombre des individus, c’est-à-dire que dès qu’il y a procréation de nouveaux êtres, il y a aussi extension des frontières; mais tant que le nombre reste invariable, tout individu est totalement incapable de franchir l’habitat attribué—par la force des choses(?)—à l’ensemble de la race. Cette règle fait entrevoir une corrélation plus intime entre la masse et l’individu que la corrélation similaire remarquée parmi les hommes et les animaux. On a vu plus tard la réciproque de cette loi, car dès que les Xipéhuz ont commencé à diminuer, leurs frontières se sont proportionnellement rétrécies.