—Le fils du Saïga peut parcourir, de toute sa vitesse, la distance qui le sépare des Kzamms.

—C'est bien! Naoh et ses jeunes hommes iront vers les Kzamms. Ils vont lutter toute la nuit pour conquérir le Feu.

Nam et Gaw se levèrent d'un bond et suivirent leur chef. Il ne fallait pas compter sur les ténèbres pour surprendre l'ennemi: une lune à peine écornée se levait à l'autre rive du Grand Fleuve. Elle apparaissait tantôt toute rouge au ras des îles, tantôt rompue par quelque file de hauts peupliers, à travers lesquels elle s'éparpillait en lunules; ailleurs, elle s'enfonçait dans les flots noirs, où son image vacillante parfois rappelait un étincelant nuage d'été, parfois rampait comme un python de cuivre, ou s'allongeait ainsi qu'un cygne; une nappe d'écailles et de micas s'élançait de son orbe et s'évasait obliquement d'une rive à l'autre.

Les Oulhamr accélérèrent d'abord leur marche, choisissant des terrains où les végétaux étaient courts. A mesure qu'ils approchaient du campement des Kzamms, leurs pas se ralentirent. Ils circulaient parallèlement les uns aux autres, séparés par des intervalles considérables, afin de surveiller la plus grande aire possible, et de ne pas être cernés. Brusquement, au détour d'une oseraie, les flammes resplendirent, lointaines encore: le clair de lune les rendait pâles.

Les Kzamms dormaient: trois guetteurs entretenaient le brasier et surveillaient la nuit. Les rôdeurs, tapis parmi les végétaux, épiaient le campement avec une convoitise rageuse. Ah! s'ils pouvaient seulement dérober une étincelle! Ils tenaient prêts des brindilles sèches, des rameaux finement découpés: le Feu ne mourrait plus entre leurs mains jusqu'à ce qu'ils l'eussent emprisonné dans la cage d'écorce, doublée intérieurement de pierres plates. Mais comment approcher de la flamme? Comment détourner l'attention des Kzamms, surexcitée depuis la nuit où le fils du Léopard avait paru devant leur foyer?…

Naoh dit:

—Voici. Pendant que Naoh remontera le long du Grand Fleuve, Nam et Gaw erreront dans la plaine, autour du camp des Dévoreurs d'Hommes. Tantôt ils se cacheront et tantôt ils se montreront. Quand les ennemis s'élanceront sur leur trace, ils prendront la fuite, mais non de toute leur vitesse, car il faut que les Kzamms espèrent les saisir et qu'ils les poursuivent longtemps. Nam et Gaw mettront leur courage à ne pas fuir trop vite… Ils entraîneront les Kzamms jusqu'auprès de la Pierre Rouge. Si Naoh n'y est pas, ils passeront entre les mammouths et le Grand Fleuve. Naoh retrouvera leur piste.

Les jeunes nomades frissonnèrent; il leur était dur d'être séparés de Naoh devant les Kzamms formidables. Dociles, ils se glissèrent à travers les végétaux, tandis que le fils du Léopard se dirigeait vers la rive. Du temps passa. Puis Nam se montra sous un catalpa et disparut; ensuite la silhouette de Gaw se dessina furtive sur les herbes… Les veilleurs donnèrent l'alarme; les Kzamms surgirent en désordre, avec de longs hurlements, et s'assemblèrent autour de leur chef. C'était un guerrier de stature médiocre, aussi trapu que l'ours des cavernes. Il leva deux fois sa massue, proféra des propos rauques et donna le signal.

Les Kzamms formèrent six groupes éparpillés en demi-cercle. Naoh, plein de doute et d'inquiétude, les regarda disparaître; puis il ne songea qu'à conquérir le Feu.

Quatre hommes le gardaient, choisis parmi les plus robustes. L'un surtout paraissait redoutable. Aussi trapu que le chef, et de taille plus haute, la seule dimension de sa massue annonçait sa force. Il se tenait en pleine lumière. Naoh discerna la mâchoire énorme, les yeux ombragés par des arcades velues, les jambes brèves, triangulaires et massives. Moins denses, les trois autres n'en montraient pas moins des torses épais et de longs bras aux muscles durcis.