Souvent, sorti du cauchemar, l'étroitesse de la chambre l'étouffait d'une impression d'ensevelissement. Il se levait, sortait, allait au fond de l'enclos des Avelines. Une maisonnette y vieillissait, tout humble, à deux chambres, et la campagne d'octobre, dans sa nudité, ses grêles éteules, quelques pâtures, était visible lointainement. Sur le toit fauve, aux vitres, au seuil, une opulence fraîche émanait de la chaste luminosité lunaire, un petit cytise roulait ses ramilles dans la cendre et l'argent, une cloche de verre luisait cristallinement. Des fermes blanchâtres bosselaient la campagne, un chien lançait quelques abois de mélancolie, des peupliers se posaient noirement au pied d'un monticule, et le firmament pâle reposait sur les bords de l'horizon, avec sa mince poussière sidérale, dans une beauté qui faisait trembler la chair de l'homme.

—Je t'aime! Je t'aime! criait-il dans l'espace, tourné dans la direction des Corneilles.

Il arrivait pourtant, par des nuits fraîches, que ses nerfs, son cerveau vibraient presque sainement, qu'une pause de paix survenait et que le sommeil lui dispensait quelque rêve exquis. Alors, sur des fonds de couleur douce, une orée sylvestre, un pacage discrètement vert, dans une lumière reposante, Madeleine apparaissait, confuse, grise, et seconde à seconde s'affermissait, se matérialisait, avançait vers Jacques, le frôlait. Il touchait la robe, les mains roses, posait la vierge sur son cœur, et calme, elle parlait d'avenir, de large et immuable avenir. Il écoutait, absorbait les joies de l'Espérance, la mélodie d'une voix de chanterelle, et ses doutes s'évanouissaient dans une sensation toujours croissante que le corps chéri était bien entre ses bras, bien abrité contre sa poitrine. Pourtant il objectait encore, timidement, avec un vide bizarre, une impression de néant entre les tempes. Elle se moquait, même contait que toute l'histoire de leur séparation était fausse, absolument fausse—un Rêve.—Lui, l'attirait toujours, la serrait contre lui avec la pensée de ne plus rouvrir les bras, et ses prunelles s'emparaient suavement des traits délicats, du contour des cheveux qui se détachaient noirs, presque violets sur les fonds de couleur douce. Elle continuait à le rassurer: aucun obstacle. Toutes les volontés unies pour leur bonheur... Sa mère... sa mère! Ce mot en Jacques frappait le tocsin, des coupetées de bronze parcouraient son cerveau d'un rythme atroce, bourdonnant. L'autre mot s'y mêlait, le mot qui l'avait rassuré d'abord—un Rêve—et peu à peu, c'était la terreur insinuante, une aridité, un étouffement, la prescience du Réel, le soulèvement de la poitrine sous des paroles qui ne peuvent pas vibrer, meurent misérablement dans la gorge, et enfin le dernier cri jaillissant, l'éveil... Et tout autour du malheureux, les Ténèbres, la Solitude, la Vérité!... Hélas! il enterrait sa face dans l'oreiller, et longtemps, longtemps, il restait à contempler la cime noire de son Golgotha!

XLII

À travers cette sombre histoire de son être, de nouveau il vint une espérance à Jacques. Ce fut le jour où, pour la première fois, il vit Mme Vacreuse, convalescente, sortir des Corneilles.

C'était le matin. Un soleil de douceur émergeait entre des cumulus, tendrement chauffait la terre. Jacques se tenait sur un tertre, près de la grille du château, abrité derrière par un massif. Le trouble des beaux matins d'automne passait dans sa chair. Des fleurs tardives se tissaient de lumière. Un beau corbeau glorieusement se promenait sur les gazons, dévorait les limaces innombrables. Un étalon enflammé hennissait, levait son chanfrein frémissant. Au loin, des paysannes arrachaient des navets et des carottes de la terre grasse. Un semeur jetait largement le froment, suivi d'une nuée d'oisillons; un jardinier tondait les charmilles du château; l'église était rajeunie, prenait un bain d'or; deux chiens, fous, tournaient vertigineusement autour d'une cabane; et sur une déclivité, Henri IV, radieux, élaguait des arbres, chantait largement, sa riche nature toute retentissante de la vibration solaire.

Mais sur la terrasse des Corneilles, des domestiques apportèrent une chaise longue, sous l'ombre argentée du tilleul de Hongrie. Jacques, pour mieux voir, s'avança derrière un buisson. Bientôt, bien pâle, enveloppée de sombres étoffes, Jeanne parut, appuyée sur le bras de Vacreuse. Elle s'abandonna lentement sur la chaise, avec un petit sourire devant la fête rustique, la belle mer lumineuse dévalant les collines.

Vacreuse rentra, Jeanne resta seule, et une espérance grandissante troublait le cœur de Jacques: s'il pouvait arriver jusqu'à la malade, l'implorer! Si douce était la nature, si remplie de vague miséricorde! Et, irrésolu encore, il tournait le monticule. Une petite porte, ouverte derrière les chênes, renforça ses tentations. Il s'y arrêta, les artères tumultueuses, et soudain se décida, marcha furtivement sous les ramures, atteignit le rebord de la terrasse. Jeanne lui tournait le dos; une véritable épouvante saisit le jeune homme, il n'osa pas tenter le destin, il s'en alla à pas étouffés. Mais il revint le lendemain, le surlendemain, vit Madeleine assise auprès de sa mère, et, caché, il étendait les bras, il soupirait misérablement. Puis, un peu plus tard, il assistait aux courtes promenades de la mère et de la fille, il se prenait à songer que la guérison approchait, que Madeleine avait promis de le suivre, et il mettait toute la puissance de son être dans une foi voulue au bonheur...

Et, effectivement, ses songes parurent vouloir se réaliser, la fortune s'adoucit.

Une après-midi qu'il rentrait aux Avelines, un petit paysan l'aborda: