—C'est bien vous, monsieur Laforge?

Et sur l'affirmative de Jacques il tendait une lettre. Jacques regarda la suscription, respira plus vite, et dit au petit de revenir dans quelques minutes. Il restait à grelotter:

—Oui... d'elle!

Il déchira le pli, se mit à lire, et un délice, une ivresse pure grandissait dans sa chair maigrie. La lettre était longue et très nette. Elle disait le déclin du mal de Mme Vacreuse, la miséricorde maternelle sourde, les irrésolutions de Madeleine balayées par l'injustice. Et Jacques sentait dans la clarté concise du style l'éveil d'une volonté forte à l'égal des contingences, l'opiniâtreté de la mère revenait dans la fille, et, stupéfait, ébloui, lisait un plan d'évasion simple sinon sans obstacles. Lui partirait le 7 novembre pour Douvres, préparerait tout pour un mariage, Madeleine et la nourrice fuiraient le 10, dans la soirée, monteraient dans la carriole d'un fermier des environs. Le fermier, neveu de la nourrice, incapable de soupçonner sa tante de rien d'irrégulier, les mènerait au passage d'un train pour Paris. De là, elles s'embarqueraient pour Douvres, et, afin de dépister les recherches, Madeleine disait avoir modifié, pour toutes deux, des costumes hors d'usage.

Jacques, après la lecture, eut un moment d'incertitude, la frayeur que le projet ne fût puéril, précipité, inexécutable. Mais son cœur protestait contre le doute; il se sentait envahi de toute espèce de certitudes très douces; il crut à la volonté, à la persévérance, à l'adresse de Madeleine, et, appuyé contre un pommier, les prunelles immobiles, heureuses, le cerveau dénué d'analyse, il prit son notier, il écrivit le «oui» demandé par Madeleine.

Et tandis que le petit messager disparaissait au loin, vers les Corneilles, il restait à poursuivre l'Oiseau bleu, à laisser revenir en lui les jeunesses d'âme toutes ensemble.

XLIII

Quand Madeleine sut que sa lettre avait été remise à Jacques, une grande tranquillité descendit sur elle. Pendant deux jours elle eut le sentiment d'une force ajoutée à sa vie, d'un élargissement de sa destinée. Puis, des scrupules vinrent à naître, légers d'abord, fugitifs, insaisissables, mais qui grandissaient, la tourmentaient pendant son sommeil, et la faisaient timide devant sa mère, et contre sa coutume depuis la rupture, plutôt inquiète, effarée que chagrine. Jeanne eut le soupçon de quelque chose, et toute sa vigilance, qui s'était détendue dans la conviction que Madeleine commençait à se résigner à l'aventure, toute sa vigilance lui revint. Mais, la jeune fille étant exonérée de toute action jusqu'au soir décisif, sa conduite et celle de la nourrice ne fournissaient aucun indice à l'observation de sa mère qui, forcément, dut s'en tenir aux conjectures. Toutefois, à force d'induire et d'expérimenter par de petites demandes soudaines, les hypothèses de Jeanne finissaient par confiner à la réalité.

Outre ce trouble apporté par Madeleine, un autre souci tourmentait Mme Vacreuse au fur et à mesure qu'approchait la date du retour à Paris, le souci de sa vanité, le souci de ce que pourrait penser son monde des fiançailles rompues, du départ de Semaise. Malgré tout, malgré les mesures prises par l'ex-fiancé, il y aurait des sceptiques, de ces gens qui veulent voir l'équivoque en toutes choses, et ces gens-là chuchotteraient. Dans cet agacement vaniteux, Jeanne se mettait à regretter confusément que le mariage avec Jacques ne fût plus possible: ce mari jeune, beau, fils d'un riche et d'un puissant, nécessairement aurait fait s'incliner le monde. Et tout en rêvant à quelque péripétie qui lui vint en aide, quelque situation suraiguë, une démarche désespérée de Jacques, elle capitulait en partie, elle songeait qu'elle renoncerait volontiers à exiger une démarche personnelle de Pierre, qu'elle se contenterait d'un mot écrit d'excuse. Les événements parurent devoir la seconder.

Le 21, au matin, après avoir pris une tasse de chocolat, elle fut prise d'une défaillance et dut se mettre au lit. Le docteur, immédiatement requis, ne reconnut qu'une recrudescence très légère de son mal et qu'il déclarait due soit à une reprise prématurée du travail, soit à des préoccupations intimes. Après son départ Jeanne demanda Madeleine. Quand la jeune fille fut introduite auprès d'elle, Mme Vacreuse se montra très affectueuse, très triste aussi, et finit par dire: