En octobre 1906, il s'était installé à Paris avec sa grand'mère et sa sœur et était entré, comme externe, en rhétorique supérieure à Louis-le-Grand. Et comme il voulait cette fois, à tout prix, réussir au concours de l'Ecole Normale, il avait dû suspendre complètement son activité littéraire.

Ses incursions dans le domaine qu'il s'était défendu, se bornèrent, cette année-là, à une prise de contact avec le groupe de Vers et Prose, qui nous paraissait, à ce moment, résumer tout ce qu'il y avait de vivant en littérature. Fournier fut présenté un soir, au Vachette, par des amis, à Paul Fort, à Moréas, à Adolphe Retté. J'ai gardé et je publierai peut-être un jour le récit homérique de la nuit qu'il passa avec eux et dont il ne sortit pas sans quelques désillusions. Il devait pourtant nouer plus tard des relations amicales avec Paul Fort, qui a dédié à sa mémoire un admirable poème.

Malgré tous ses efforts, handicapé d'ailleurs par une fatigue cérébrale qui l'avait affligé au dernier moment, Fournier, admissible à l'écrit, ne put réussir à l'oral du concours. Ainsi lui fut fermée définitivement une porte qu'il était fou, quand j'y repense, de s'attendre à voir jamais s'ouvrir devant cet esprit trop sensible, trop imaginatif, et qui ne trouvait jamais faciles que les chemins inexplorés.

Le service militaire le guettait. Il ne put profiter du régime des «dispenses» qui venait d'être supprimé, et dut faire deux ans, avec préparation obligatoire du métier d'officier. Ce fut une nouvelle restriction à son essor d'écrivain: comme il n'avait jamais de loisirs qu'imprévus et fort courts, il ne put travailler pendant cette période qu'à des contes et à de brèves esquisses.

Pourtant, ce temps d'esclavage ne fut pas sans lui apporter de secrets enrichissements; il l'employa à explorer la vie de cette façon étrange et délicate que j'ai tâché de définir, et à en extraire ce minerai subtil qu'elle recélait pour lui, dont lui seul savait repérer les filons.

Pour la première fois il entrait en contact intime, familier, avec les gens du peuple, et non plus seulement avec les paysans, avec les ouvriers aussi: il les aima, fermant les yeux à leurs défauts. Il sentit l'immense misère et le charme enivrant de la camaraderie militaire. Il traversa à pied, de la seule allure qui permette d'y adhérer vraiment, une foule de pays nouveaux; il apprit la France, pas à pas; les environs de Paris d'abord, puis la Brie, la Champagne, Mailly, puis la Touraine, puis la région de Laval, où il fut élève-officier, enfin le Gers et les Pyrénées,—car il fut envoyé, pour ses six derniers mois, comme sous-lieutenant, à Mirande.

Mirande me paraît marquer un moment important du développement de Fournier: le moment—comment le bien définir?—où sa nostalgie déborde. Jusque-là elle avait été quelque peu contenue et comme canalisée par ses admirations littéraires: la voici tout à coup qui jaillit droite, à l'état pur, du fond de son âme. Le souvenir de son amour, qui, à mon avis, dans son essence, comme je l'ai déjà d'ailleurs insinué, était la simple fixation d'un mal plus vague et plus profond dont il souffrait de naissance, revient à cet instant le traverser d'une manière tout particulièrement douloureuse. Le jour anniversaire de sa rencontre avec la jeune fille du Cours-la-Reine, il m'écrit: «Je reste tout ce jour enfermé dans ma chambre pour souffrir plus à l'aise. Depuis des semaines ceux qui me touchent la main savent que j'ai la fièvre. La fatigue même ne me fait plus dormir. La joie secrète de ces temps derniers est finie; maintenant il faut lutter contre la douleur infernale. Comment traverserai-je tout seul cette fête à laquelle je ne suis pas convié? De grand matin le soleil est entré dans l'appartement par toutes les fenêtres et m'a réveillé; le serviteur a tout préparé durant la nuit, les haies de roses, la route brûlante…, pour quelque grand anniversaire mystérieux; et au moment de révéler à tous le secret de sa joie, il trouve son maître seul et en larmes et abandonné.»[31]

[31] Lettre datée du Jeudi de l'Ascension 1909.

Oserai-je entrer dans le vif d'un caractère?—Pour Fournier, le moment de la plus complète privation est aussi celui de la plénitude intérieure. Il ne faut pas que sa souffrance, qui est réelle, nous fasse illusion. Fournier n'est lui-même et ne trouve toutes ses forces que dans l'instant où il se sent vide de tout ce dont il a pourtant besoin.

Il y a ici quelque chose d'infiniment subtil que peut-être je ne réussirai pas à faire comprendre. Tâchons seulement de le revoir dans cette petite ville méridionale dont la grand'route, en la traversant, forme la seule rue. Au loin, les Pyrénées aiguës sont encore blanches. Le printemps chauffe pourtant déjà les maisons basses et a fait sourdre dans tous les jardins de grandes nappes de fleurs. Il est dix heures; Fournier revient de l'exercice, retrouve sa chambre au premier étage de la «Maison Hidalgo», sa table devant la fenêtre ouverte. Un seul livre est posé devant lui: l'Idiot de Dostoïevski; mais bientôt viendront s'y ajouter l'Evangile, la Bible et l'Imitation qu'il ira demander à l'aumônier de l'Hôpital.