Il a vingt-trois ans; il n'a pas su encore «se faire une situation»; il sent très bien, jusque dans ses mains, une sorte de maladresse à forcer la vie; la dextérité, l'étude et la patience lui font irrémédiablement défaut. Il n'est pas sans aucun désir du bonheur; mais il le voit si difficile!
Alors—c'est ici que son caractère devient complexe et singulier—il se sent pris à la fois de désespoir et d'audace; au lieu de rien résigner, il demande tout. Sachant bien qu'il ne l'obtiendra pas, c'est un trésor qu'il exige, qui lui est dû.
Cela ne va pas sans larmes et sans abattements. Qui saurait arriver au bon moment et lui poserait sans rien dire la main sur le front, quels fiévreux sanglots ne déchaînerait-il pas![32]
[32] Il écrivait un peu plus tard (le 13 septembre 1910): «Pour la dixième fois peut-être j'organise ma vie comme certain soir de mon enfance. Ce soir-là, j'avais fait une tache sur une page longuement travaillée et je me disais: «Ma foi, j'aimerais autant que mon père déchire la page, et je la recommencerais;»—mais quand il est venu et qu'il l'a déchirée, ç'a été une crise de sanglots et de désespoir.—Tel est en ce moment mon genre de satisfaction.»
Mais cette âme est jeune encore et avide et il faut qu'elle se fasse grande de tout ce qui lui est refusé, de toutes ses déceptions, de toutes ses impuissances: ce qu'elle n'a pu saisir, ce qu'elle ne saisira pas, fleurit en elle tout à coup, irréel et présent.
Jamais peut-être homme ne rêva semblablement la vie; son imagination comble au fur et à mesure toutes les lacunes que son exigence y détermine; sur ce monde, qui ne se laisse approcher et goûter un peu que par la ruse, qu'il sent donc inassimilable, elle projette, comme vengeance, son immense et douloureux reflet.
Fournier, si doux, si tendre, si facile à toucher, avait en même temps une espèce de cruauté envers les êtres. Il se mettait de chacun à attendre un certain nombre de joies définies, mais se gardait bien d'en rien dire; et si elles lui étaient refusées, c'est presque avec triomphe qu'il constatait le manquement et déclarait sa déception,—et ne pardonnait pas.
«Seules les femmes qui m'ont aimé peuvent savoir à quel point je suis cruel[33].» Il les appelait, les invitait, mais aussitôt leur prescrivait mentalement un certain angle sous lequel elles avaient à entrer dans sa vie, un certain rôle qu'elles y devaient jouer. Et à la moindre faute qu'elles commettaient, au moindre lapsus, il les accablait de reproches, leur racontait méchamment, en détail, tout ce en quoi elles étaient défaillantes à son idéal.
[33] Lettre du 28 sept. 1910.
Je ne veux pas du tout noircir ici mon ami. Il ne disconvenait pas lui-même, on le voit, de cette dureté. Je veux seulement aider à comprendre le caractère actif, presque agressif de sa nostalgie,—et cette violence qui était au fond.