Ce fut appuyé sur Jammes qu'il commença à se révolter contre l'intelligence, c'est-à-dire, dans son esprit, contre la culture des idées, contre l'effort pour définir, contre le jugement qui exclut. Barrès, en qui je me complaisais à ce moment et qu'il fit effort pour aimer avec moi, dans le fond l'exaspérait: «Je t'ai dit une fois pour toutes que je trouvais parfaitement vain ce travail de mise en formules… Je préférerai, moi, toujours m'arrêter pour parler de la «mer méridionale éperdument bleue»—ou de la batteuse que j'entends ronfler dans les champs derrière moi comme pour me dire que c'est encore l'été—encore un peu de tout cet été que je n'ai pas vécu.»[4] Et plus tard: «Je me dégoûte d'écrire ainsi tant de petites théories, de petits jugements, de longues phrases qui ne riment à rien. Alors que lentement, longuement, silencieusement je devrais chercher en moi des mots brefs et légers qui disent le passé ou la vie.»[5]

[4] Lettre du 23 septembre 1905.

[5] Lettre du 22 janvier 1906.

Il avait commencé d'ailleurs, depuis assez longtemps déjà, à les chercher, «ces mots brefs et légers», dont il devait plus tard trouver une si délicieuse et expressive foison. Peu de temps après notre découverte du Symbolisme, il s'était mis à écrire des vers. Rien de plus curieux que ces premiers essais d'Alain-Fournier. Je dois avouer à ma honte que je ne sus pas y reconnaître sa vocation.

C'est aussi qu'ils révélaient tout autre chose que le poète qu'on était porté naturellement à y chercher. Aucune image vraiment neuve, aucune transformation vraiment chimique du monde par les mots; les objets n'y devenaient jamais autres et saisissants; un doux courant les entraînait comme des fleurs intactes,—un courant facile et faible comme la rêverie.[6]

[6] «Les premiers vers que j'ai faits, m'écrivait Fournier lui-même dans une lettre du 22 août 1906, étaient surtout la découverte extasiée de deux ou trois mots auxquels je ne pensais plus et de tout ce que leur son réveillait en moi: «Angélus… aubépine… après-midi… civière… ou voiture à chien.»

Je recopie ici, à titre d'exemple, non pas le meilleur mais le plus important—je dirai en quoi tout à l'heure—de ces poèmes:

À TRAVERS LES ÉTÉS

(A une jeune fille.)

Attendue,