«26 avril.—Deux heures, le vent hale nord-ouest et je reprends ma route, fuyant devant la tempête sous une fortune carrée. Je fais, à ce moment, la meilleure vitesse de mon passage. Mon loch enregistre 30 milles en trois heures. Le baromètre baisse. Le vent augmente; à 18 heures, il devient dangereux de fuir plus longtemps devant l'orage. Le Firecrest va presque à la vitesse des vagues, et quand une vague brise à bord, l'eau reste longtemps sur le pont avant de s'écouler.
«Je dois amener la fortune carrée, opération difficile dans une mer démontée. Mon bateau est ballotté dans le creux des vagues. La fortune a été faite en toile trop lourde, et la manœuvre est si difficile que je décide de ne plus jamais utiliser cette voile. Fatigué par seize heures consécutives à la barre, je mets mon navire à la cape.
«27 avril.—Tempête continue, vagues brisent à bord toute la nuit. Baromètre baisse encore. A 6 heures, je découvre que la ferrure du rouleau du gui est brisée. Je ne suis pas surpris, car cette ferrure a été faite plus petite que je ne l'avais demandée.
«28 avril.—Quatre heures, reprends ma course; vers midi le vent tombe; répare une balancine cassée.
«Seize heures quarante, fort coup de mistral m'oblige d'amener ma grand'voile. En quelques minutes, une véritable tempête souffle, et la mer est démontée. Mets à la cape et dors jusqu'à 7 heures le lendemain matin. Effroyablement secoué toute la nuit, vagues déferlent à bord tous les quarts d'heure.
«29 avril.—Mer démontée; tempête nord-est halant ouest vers le soir; très fatigué; essaie dans l'après-midi de reprendre ma route, mais dans une mer aussi heurtée, je ne fais qu'un chemin très faible contre le vent. Drisse de foc casse et le foc tombe à la mer. Après quelques acrobaties sur le beaupré, j'arrive à le ramener à bord.
«30 avril.—Fin de la tempête.»
Le baromètre remonte et pendant les vingt jours qui suivront, la brise sera très faible.
Le 1er mai, sixième jour de mon départ de Cannes, je devais, d'après mes observations, me trouver à proximité de la terre. Quoique ce fût loin d'être ma première expérience, j'étais très intéressé. Après quelques jours entre le ciel et l'eau, un atterrissage est toujours passionnant. Il semble miraculeux que la vue de la terre vienne confirmer les calculs et que la terre soit exactement où elle doit se trouver.
Montant au haut de la mâture, j'aperçus vers midi un petit cône, puis plusieurs autres sortir de l'eau exactement où ils devaient apparaître. C'était la terre. Ma navigation était correcte. Je me sentis fier, bien que le travail du navigateur ne soit rien sur un petit navire, en comparaison du travail du matelot. Un profane aurait pu croire que ces cônes étaient autant d'îles différentes, mais je savais que c'étaient des pics d'environ mille mètres de hauteur dont les bases se rejoignaient sous l'horizon. Là, à quarante milles de distance, était Minorque, la deuxième des îles Baléares.