Le jour suivant d'autres pics apparurent directement en avant, et, vers le soir, l'île entière de Majorque sortit de la mer.
Le vent devint une brise très légère, et le lendemain je pus distinguer les toits et les maisons. Pendant quelques jours, je glissai le long de la rive nord de Majorque. Je me souviendrai toujours de la merveilleuse vision que j'eus un jour d'un petit estuaire entre des pics de deux mille mètres recouverts de neige. Me rapprochant de la terre, je découvris soudain le vieux village de Port Soler au flanc d'une montagne surplombant la rivière, et me trouvai au milieu d'une flottille de petits bateaux de pêche qui sortaient de l'estuaire.
Les pêcheurs me faisaient de grands signes et se préparaient à accueillir le petit yacht français, mais soudain je virai de bord, reprenant le large, emportant avec moi la merveilleuse vision de ces vieilles maisons au flanc de cette montagne aride. Les villages, les villes ne sont rien de plus à nous, marins, que n'est à l'ordinaire passant une maison entrevue au détour d'un chemin. Nous passons et emportons avec nous le souvenir.
De nombreux jours de calme suivirent; je glissais lentement devant les îles de Beauté: Dragonera, Iviza, Formentera, heureux de la brise légère qui me permettait de contempler plus longuement leurs merveilles. Si faible était le vent que je ne faisais pas plus de 15 milles par jour.
Enfin, le 15 mai, je vis, sortant de la brume, un roc monstrueux coupé de lignes géométriques. C'était la face est de Gibraltar, qu'on ne peut contempler de la mer sans un sentiment de stupeur, tant le travail de l'homme a modifié la nature.
Vers midi, je doublai la pointe d'Europe et entrai dans le port comme une bourrasque du Levant arrivait. Je jetai l'ancre près de la splendide goélette à trois mâts l'Atlantic appartenant actuellement à Vanderbilt et gagnante en 1911 d'une course fameuse à travers l'Atlantique. J'avais traversé la Méditerranée et terminé la première partie de ma croisière.
Presque aussitôt, la police, la santé et les autorités navales arrivèrent à bord. Chacun semblait étonné de voir que j'étais seul et venais de France.
Je fus surpris de ne compter que très peu de bateaux de guerre pour représenter en ce lieu la gloire de l'Angleterre sur mer; seulement deux destroyers et un vaisseau-dépôt portant le nom une fois célèbre de Cormorant. Comme j'aurais aimé vivre au temps de Nelson, quand les bateaux de guerre étaient de belles frégates aux voiles blanches, et les marins de vrais gabiers!
Maintenant, le marin est plus ou moins un mécanicien conduisant un train sur l'eau. Les voiliers de commerce font graduellement place aux vapeurs. Seuls, quelques amoureux de la mer continuent la tradition de manier les voiles et les cordages sur les grands océans.
Pendant les quinze jours que je passai à Gibraltar, je travaillai dur, préparant ma longue traversée. Les autorités britanniques furent fort obligeantes et me donnèrent la permission d'utiliser les ouvriers de l'arsenal.