Des trous commencèrent à apparaître dans la grand'voile et la trinquette, et je dus les amener. C'était pour moi l'occasion d'essayer mon ancre flottante et je laissai mon navire dériver dans la tempête, mais je trouvai qu'il y avait peu de différence et qu'il se comportait aussi bien sans elle.
Beaucoup de marins prétendent qu'une ancre flottante est très utile quand il est impossible de porter aucune toile pour maintenir l'avant du navire dans le vent, mais je fus loin de trouver qu'il en était ainsi. Mon expérience est contre tout ce qui a été écrit sur les navires dans les tempêtes. Je pense que le danger d'être roulé dans le creux des vagues ne s'applique pas à un navire de la taille du Firecrest. Je trouvai qu'il n'y avait pas beaucoup de différence à présenter l'avant, le côté ou l'arrière aux lames, aussi longtemps que le bateau dérivait sans avancer. Si je pouvais porter un peu de toile, c'est à la cape—sous voilure réduite—que je trouvais le moindre danger.
Je fus obligé de couvrir la soute aux voiles avec de vieilles voiles pour empêcher l'eau d'y pénétrer.
Comme j'essayais cette nuit-là de cuire mon dîner, la pompe de mon réchaud qui force le pétrole sous pression à travers un petit trou se brisa, et je dus abandonner la cuisine; quoique très fatigué, je passai une partie de la nuit à réparer la trinquette.
Les nuages de tempête disparurent le lendemain matin, 15 août, et la force du vent diminua un peu. Toute la nuit le Firecrest était resté amarré à l'ancre flottante. Juste avant midi je la ramenai à bord, hissai les voiles, et à midi je reprenais ma route vers le nord-ouest.
C'était la dernière fois que j'employais l'ancre flottante, car je l'avais trouvée de peu d'utilité.
Vingt minutes après avoir repris ma route, un coup de vent frappa le cotre et déchira en lambeaux la trinquette que j'avais réparée toute la nuit, pendant dix longues heures. Elle partit en un instant, dans un seul coup de vent. Je fus cependant capable de sourire tout en pensant aux heures que j'avais passées à coudre tous les morceaux ensemble. N'ayant plus de trinquette, je hissai un foc à sa place.
A ce moment, je n'avais pas dormi depuis trente heures. Le Firecrest prenait soin de lui-même et je pus dormir pendant deux heures; le jour suivant, la tempête était moins forte et je mis tout en ordre, jetant par-dessus bord tout ce que je trouvais inutile. Ceci me fait toujours un vrai plaisir et c'est une des grandes joies de la mer de pouvoir ainsi jeter loin de soi tout ce qu'on n'aime plus.
Des daurades suivaient encore le Firecrest, mais maintenant elles étaient très timides et n'osaient plus venir à portée de mon harpon. Le jour suivant, je fus cependant capable d'en percer une qui avait près d'un mètre de long.
Je pensais avec un sourire à ma supériorité actuelle, mais qu'un jour peut-être les poissons voraces auraient leur revanche: récompense de leur inlassable et patiente poursuite.