Le 18 août, la tempête revint très forte, mes voiles recommencèrent à s'ouvrir, des parties du gréement se brisèrent sous l'effort. Ma pompe était hors d'usage; les vagues étaient très fortes et très hautes et, à la nuit, j'étais froid-mouillé et exténué de fatigue; je pris de la quinine pour prévenir les refroidissements. Après avoir été à court d'eau pendant un mois, j'en avais tant maintenant que je ne pouvais plus la garder hors de mon navire; il était impossible d'empêcher la forte pluie et l'écume de mer de trouver un passage à travers les toiles qui fermaient la soute aux voiles.
L'eau était maintenant au niveau du plancher dans la cabine, et, quand le Firecrest s'inclinait sur un bord, elle sautait dans les tiroirs et les couchettes, mouillant et gâtant tout.
Au dehors, maintenant, soufflait un véritable ouragan. Le ciel était entièrement obscurci de nuages noirs si bas et si épais que le jour semblait être la nuit. J'eus à rouler ma grand'voile jusqu'à ce que rien ne se montrât que la corne et fort peu de toile. Les vagues étaient si hautes et le navire battait son chemin si lourdement qu'il semblait, par moments, qu'il voulût rejeter son mât loin de lui. La pluie tombait à torrents, lancinante, poussée par la force de l'orage et m'aveuglant presque, je pouvais à peine ouvrir mes yeux et, quand je le faisais, je voyais à peine d'une extrémité à l'autre du navire. Pendant plusieurs jours, je m'étais exposé à la pluie et à l'écume. La peau de mes mains était devenue si molle que je souffrais terriblement quand j'avais à tirer sur les cordages.
CHAPITRE XI
L'Epreuve.
I les tempêtes, qui déchiraient mes voiles, ni l'eau qui entrait dans la cabine, ni la pluie d'écume qui me fouettait constamment ne pouvaient apaiser mon amour de la mer. Un marin qui traverse seul l'océan doit s'attendre à de durs moments. Les anciens mariniers, qui faisaient le tour du cap Horn, devaient combattre constamment pour leur existence et souffraient plus du froid que moi.
Je savais qu'il était possible qu'un jour le Firecrest et moi rencontrions une tempête qui serait trop forte et nous entraînerait au fond ensemble, mais c'est une fin à laquelle tous les gens de mer doivent s'attendre. Est-il d'ailleurs plus belle mort pour un marin?
La tempête continua à travers la nuit du 19 août; l'une après l'autre les vagues balayaient le petit cotre qui se secouait sous elles. J'étais souvent réveillé par le choc de la mer et la grande inclinaison du navire.
Dès le matin du 20 août, je compris que ce jour allait voir le point culminant de toutes les tempêtes que j'avais rencontrées. Le Firecrest fut en effet tout près d'aborder au port des navires perdus. Aussi loin que l'œil pouvait voir, il n'y avait rien qu'un furieux tourbillon d'eau que surplombait une armée de nuages noirs comme de l'encre, poussés par la tempête.
A 10 heures, le vent avait atteint la force de l'ouragan, les vagues étaient démontées, courtes et vicieuses; leur crête était déchirée par le vent en petits tourbillons qui déferlaient et devenaient blancs d'écume; ils se précipitaient sur mon petit navire comme s'ils voulaient le détruire. Mais lui battait toujours son chemin au travers des vagues, si vaillamment que j'avais envie de chanter. C'était la vie.