Tout d'un coup, un désastre sembla m'engloutir; il était juste midi; le Firecrest faisait route presque vent de travers sous un morceau de sa grand'voile et le foc. Soudain, je vis arriver de l'horizon une vague énorme, dont la crête blanche et rugissante semblait si haute qu'elle dépassait toutes les autres. Je pouvais à peine en croire mes yeux. C'était une chose de beauté aussi bien que d'épouvante. Elle arrivait sur moi avec un roulement de tonnerre.

Sachant que, si je restais sur le pont, j'y trouverais une mort certaine, car je ne pouvais pas ne pas être balayé par-dessus bord, j'eus juste le temps de monter dans le gréement et j'étais environ à mi-hauteur du mât quand la vague déferla, furieuse, sur le Firecrest qui disparut sous des tonnes d'eau et un tourbillon d'écume. Le navire hésita et s'inclina sous le choc et je me demandai s'il allait pouvoir revenir à la surface.

Lentement, il sortit de l'écume et l'énorme vague passa. Je glissai du mât pour découvrir que la vague avait emporté la partie extérieure du beaupré. Retenu par l'étai de foc, un amas de cordages et de voiles restait contre les flancs de mon navire et les vagues le poussaient comme un bélier contre le bordage, menaçant à chaque coup de percer un trou dans la coque et d'envoyer le Firecrest et moi au fond de la mer.

Le mât était secoué dangereusement; les haubans de bâbord étaient devenus lâches. Il était fort possible que le mât se brisât, même si la partie cassée du beaupré ne perçait pas un trou dans la coque. Le vent me coupait la figure avec une force incroyable et le pont était la plupart du temps sous les vagues.

Je travaillai ferme pour sauver mon navire. D'abord, je dus amener la grand'voile: l'ouragan tendait la toile si fort contre la balancine de tribord qu'il fut extrêmement difficile d'amener la grand'voile et de la rouler sur le pont. Plus difficile encore fut le travail de hisser l'épave à bord; le plancher glissait et le vent soufflait si fort que je devais ramper sur le pont pour ne pas être emporté par la tempête. Je me tenais aux haubans avec les mains. La partie cassée du beaupré était terriblement lourde; je dus passer un filin autour d'elle pendant qu'elle était secouée par les vagues. Maintes fois, elle m'entraîna presque par-dessus bord. Enfin, je pus avoir à bord le foc et le beaupré que j'attachai sur le pont. Il était presque nuit et je me sentais très fatigué. J'avais encore à essayer de réparer le mât et ne pouvais prendre aucun repos avant d'avoir fait une tentative. Montant sur ce mât qui se secouait d'une vague à l'autre, je découvris que le laçage qui tient les haubans de bâbord dans une sorte d'œil avait cédé et que les haubans avaient glissé le long du mât.

Deux fois, je perdis prise et fus enlevé; suspendu à une drisse je revins contre le mât avec un grand choc. J'étais trop fatigué pour pouvoir réparer et je glissai sur le pont pour trouver le navire entier vibrant sous les secousses. J'avais peur que le pont ne s'entr'ouvrît sous l'effort.

Je hissai la voile de cape et amenai mon navire sur l'autre bord, de manière à laisser les haubans de tribord recevoir la force de la tempête.

Maintenant les secousses n'étaient pas aussi fortes; il faisait nuit, et, fermant tout, je descendis dans la cabine.

J'étais exténué.

J'essayai de faire du feu, mais découvris qu'aucun de mes deux réchauds ne voulait fonctionner. Je dus me coucher, affamé, transi et saturé d'eau: pour la première fois de ma carrière, un triste et misérable marin.