Les îles Bermudes étaient seulement à 300 milles au sud, et New-York, avec le détour que le Gulf-Stream allait m'obliger à faire, à 1.000 au moins. Je savais qu'il était plus sûr de me diriger vers les îles Bermudes que je pouvais atteindre en quelques jours, et là réparer mes avaries, avant d'aller vers l'Amérique. J'avais décidé de faire le voyage de Gibraltar à la côte américaine sans escale. Abandonner ce projet me brisait le cœur et je me sentais triste à mourir.
A ce moment je me souciais fort peu qu'une vague précipitât le Firecrest et moi au fond de la mer. En vain j'essayai de dormir; les secousses du mât étaient si fortes que je craignais qu'il ne se brisât avant le jour. Je restai ainsi plusieurs heures, étendu épuisé sur ma couchette, en proie à un profond désespoir. Et pourtant malgré la fièvre qui brûlait dans mon cerveau une idée fixe persistait toujours. Je savais que je devais aller aux Bermudes et je ne pouvais penser qu'à New-York qui était le port que je voulais atteindre.
Soudain je décidai de tenter ce qui semblait impossible, je me levai et, comme avant tout j'avais besoin de nourriture, je commençai par réparer mes réchauds. Je brisai trois aiguilles l'une après l'autre avant de pouvoir en limer une suffisamment petite pour nettoyer le trou à travers lequel le pétrole se vaporise.
Quand le jour arriva, j'avais été capable de cuire un déjeuner de lard et de thé; alors je me sentis tout à fait honteux de moi-même d'avoir pensé, même quelques heures, à me diriger vers les Bermudes.
Quoique la tempête fût un peu moins forte, il ventait encore très fort ce matin du 21 août et la mer était toujours démontée. Je devais consolider le mât et en réparer les dommages. Il était très dur de grimper à ce mât qui branlait; il était plus dur encore d'y pouvoir rester. Avec mes jambes autour de la barre de flèche je devais travailler la tête en bas. Dans cette position je mis plus d'une heure à saisir ensemble les deux haubans pour les empêcher de glisser.
Descendant alors sur le pont, je roidis les haubans: le mât était sauvé.
Il fallait encore réparer le beaupré cassé. C'était un travail pour la scie et la hache. Avec ces outils, je fis une entaille dans la partie cassée du beaupré et fus capable de le fixer à sa place, mais ce beaupré de fortune était de trois mètres trop court.
La plus dure partie du travail n'était pas encore accomplie. Je devais faire une sous-barbe pour tenir l'extrémité du beaupré en coupant un morceau de la chaîne de l'ancre et en fixant une de ses extrémités à un anneau fixé à l'avant du navire, juste au-dessus de la flottaison.
Je devais pendre, la tête en bas, mes jambes autour du beaupré, et, comme l'avant du navire se levait et retombait dans les vagues, je sortais de l'eau pour être plongé à un mètre de profondeur. Je ne sais pas comment je fus capable de le faire, mais je le fis tout de même.
J'avais à peine fini de réparer, que la tempête devint soudain plus modérée, comme si elle avouait qu'elle était vaincue et ne pouvait rien contre mon vaillant navire.