Je pus prendre deux observations et me convaincre que j'étais dans la latitude 36° nord et la longitude 62° ouest; j'étais à environ 800 milles de New-York, à vol d'oiseau, mais à une distance réelle de 1.000 ou 1.200 milles.
J'étais absolument épuisé, mais le plaisir de la victoire me donnait des forces illimitées. Aussi je revins au travail pour réparer la pompe et trouvai qu'un morceau d'allumette dans un clapet en empêchait le fonctionnement. Après deux heures de travail mon navire était sec. Montant en haut du mât pour vérifier ma réparation, je m'aperçus que les haubans étaient très usés et que j'allais avoir besoin de toute mon attention pour conserver mon mât jusqu'à New-York.
Sous le court beaupré et la voilure réduite de l'avant, le Firecrest était très mal équilibré. Je faisais route avec la barre entièrement d'un côté, et près du vent la dérive était grande.
Toutes les réparations étaient maintenant terminées. Attachant la barre, je disposai les toiles de manière que le Firecrest fît route de lui-même vers New-York.
Enfin je me jetai exténué sur ma couchette pour prendre un repos que j'avais bien gagné.
J'avais été successivement gabier, voilier, menuisier et navigateur, et satisfait d'avoir accompli mon rude travail de matelot, je m'endormis en souriant à la pensée que mon navire sur la mer houleuse se rapprochait maintenant du but lointain que je ne désespérais plus d'atteindre.
CHAPITRE XII
Traversée du Gulf-Stream.—Une rencontre en mer.
A tempête dura encore quatre jours et, le 22 août, je lis dans mon livre de bord:
«Trois heures, grain; cinq heures, le vent augmente, vagues déferlent à bord; huit heures, la mer augmente; dix heures, fort coup de vent et pluie; midi, mer très agitée. Balancine de bâbord se brise; grand'voile s'ouvre aux coutures. Trois heures, fort coup de vent; quatre heures, vent de tempête, mer démontée; navire se conduit admirablement. Vent ouest, sud-ouest, route nord-ouest. A court de pommes de terre. Eu cinq pommes de terre bouillies pour dîner. Ai dû me contenter de riz. Sept heures, ouragan. Le vent hurle et siffle furieusement. Suis obligé de me mettre à la cape. Ciel très sombre et menaçant vers l'ouest. Rentré foc. La tempête est si furieuse que le foc se déchire dans cette opération. La mer est plus chaude maintenant et je dois être dans le Gulf-Stream.»