Je traversai le Gulf-Stream et m'approchai de la route suivie par les grands paquebots qui vont de New-York aux ports européens. Je m'attendais à voir leurs nuages de fumée et leurs innombrables lumières, s'ils me dépassaient pendant la nuit. Il commençait à faire froid et je compris que j'étais sorti du courant du Gulf-Stream.

Les avaries à mes voiles se succédaient toujours. Le 25 août, comme je réparais le laçage de la voilure de cape, un vicieux coup de vent la déchira et je dus l'amener et la rentrer dans la cabine pour la réparer.

Naturellement, à la mer, un orage n'est pas un incident de très grande importance, pourvu qu'il ne vous attrape pas quand vous avez trop de toile; vous devez en hâte abaisser votre voile, ou, suivant la vieille expression des marins: saluer le grain.

A midi, j'avais réparé la voile de cape et déterminé ma position, par le sextant et le chronomètre, comme étant 62° de longitude ouest et 38° de latitude nord.

Cela prouvait que j'avais perdu du chemin ouest, mais je désirais faire le plus de route nord possible pour sortir du courant contraire du Gulf-Stream. Il y avait un fort vent d'ouest après l'orage et le ciel s'éclaircit, montrant des bandes d'un bleu éblouissant. Sous la voile de cape, le Firecrest se comportait très bien, jusqu'à ce que, tard dans l'après-midi, le vent diminuât; je pus alors hisser la grand'voile.

Le lendemain matin 26, je trouvai deux poissons volants sur le pont et, pour la dernière fois, pus cuire un déjeuner de leur chair délicieuse. Le vent avait viré au nord-ouest; je changeai de bord et dirigeai ma route ouest-sud-ouest. Je passai la journée à tout mettre en ordre et à réparer la grand'voile qui s'était de nouveau ouverte aux coutures. La nuit, ce fut le calme plat.

Le jour suivant, j'aperçus, pour la première fois dans mon voyage, un des plus étranges spectacles de la mer: une trombe d'eau. Un grain passa à environ un mille de distance emportant un nuage bas et noir. Réunissant ce nuage à l'océan, une colonne d'eau en forme de tire-bouchon tourbillonnait en s'enfonçant dans la mer. C'était un spectacle magnifique, mais il m'était impossible de voir où l'eau commençait, où les nuages finissaient, et je ne puis dire comment le tout s'en alla avec le vent dans un roulement de tonnerre.

Quoique je fusse très au nord, les daurades suivaient encore mon navire; le 27 août j'en tuai une à la carabine, et elle s'enfonça comme une pierre. Les poissons volants avaient disparu. Sans harpon pour pouvoir pêcher, j'en étais réduit à un régime de céréales, lard, riz et pommes de terre.

Le jour suivant, le vent était favorable. Hissant la trinquette-ballon, je fus capable de faire beaucoup de chemin ouest, et, à midi, j'étais dans la longitude 65° 40.

La mer et les poissons sont maintenant d'une couleur tout à fait différente et les algues marines ne sont plus les mêmes. Je suis certainement hors du Gulf-Stream. Le loch que je traîne ne fonctionne plus. Il est probablement plein de sel et devrait être lavé dans de l'eau douce bouillante. La terre doit se rapprocher, car les oiseaux de mer deviennent plus nombreux.