Cette nuit, le 28 août, j'aperçus pour la première fois, un bateau passant vers l'ouest avec toutes ses lumières. Après plusieurs mois de solitude, c'était une sensation étrange de trouver d'autres navires sur la mer. Je ne me sentais plus seul maître sur l'océan, et je considérais ce paquebot avec un sentiment un peu triste.
J'étais réellement dans la route des vapeurs, car le matin suivant j'en aperçus un autre. Je hissai les couleurs nationales, fier de montrer aux étrangers qu'il y avait encore des marins en France. Le Firecrest avait accompli un vaillant voyage; j'en désirais partager les honneurs, avec mon pays. Quand le vapeur fut suffisamment près, je fis des signaux avec mes bras. Voici le message que j'envoyai:
«Yacht Firecrest, 84 jours de Gibraltar.»
Il était très difficile de signaler, car la houle était forte et je devais me tenir dans le gréement avec les jambes et les pieds pendant que j'agitais mes bras. Le vapeur ne sembla pas comprendre mon message, mais ralentit ses machines et se rapprocha.
De la passerelle de commandement, le capitaine se servant d'un mégaphone me demanda en mauvais français et anglais ce que je désirais; je n'avais pas de porte-voix, mais je lui criai que je ne voulais pas l'arrêter et lui demandais seulement de me signaler à New-York; j'ajoutai que j'étais parti pour une promenade à la voile, que j'étais parfaitement heureux et que je n'avais besoin de rien. Mais comme un millier d'émigrants parlaient tous à la fois, je ne pouvais me faire comprendre.
Les passagers semblaient très excités et surpris de voir un petit navire et son solitaire équipage, et ils parlaient avec bruit, tous ensemble. Quand je me souviens maintenant que je ne portais presque aucun vêtement et étais entièrement bruni par le soleil, je comprends leur étonnement.
En vain, j'essayai de leur signaler de poursuivre leur route, que je n'avais pas besoin d'eux, mais le vapeur s'approcha dangereusement près et stoppa ses machines. Sa grande coque m'abritait du vent, je ne pouvais plus avancer et nous dérivions ensemble. La houle poussait le Firecrest contre les flancs d'acier du vapeur.
Le Firecrest était maintenant en plus grand danger d'avoir des avaries que dans aucune des tempêtes qu'il avait rencontrées. Ils me jetèrent un câble et je l'amarrai au mât. Je leur demandai de me tirer un peu en avant pour sortir de leur dangereux voisinage, mais fus très étonné de voir qu'ils avaient remis leurs machines en marche et essayaient de remorquer le Firecrest. En vain, je leur criai que je ne désirais pas d'aide pour atteindre New-York. Finalement, je fus obligé de couper l'amarre avec un couteau. Mais maintenant, avec l'élan, mon gouvernail put avoir de l'action, et je parvins à m'écarter du vapeur.
Je croyais être tranquille, mais je découvris qu'ils mettaient une embarcation à la mer; je mis mon navire en panne et attendis. Deux jeunes officiers grecs, couverts d'or comme des généraux sud-américains, s'approchèrent; ils étaient très effrayés de monter à bord avec la houle assez forte, mais, finalement, prirent leur élan et roulèrent à mes pieds.
L'un d'eux me demanda pourquoi je ne gouvernais pas quand le Firecrest était contre le vapeur et me dit qu'un capitaine devait toujours rester à la barre. Je lui répondis que s'il était un réel marin au lieu d'un mécanicien à bord d'un train sur l'eau, il saurait qu'un bateau à voiles ne peut gouverner sans vent dans les voiles, et que je n'avais pas traversé seul l'Atlantique pour recevoir des leçons sur la manière de conduire mon bateau.