Je courais un réel danger enveloppé dans le brouillard dans ces parages fréquentés par les navires. Je ne saurais décrire la lugubre et profonde tristesse de ces jours qui ressemblaient aux nuits.
La brume était si épaisse, que de l'arrière du Firecrest je ne pouvais apercevoir le mât. Les coups de sirène des paquebots m'arrivaient plaintifs et assourdis par le brouillard. Les appels des cornes de brume des voiliers résonnaient comme un glas.
La plupart du temps j'étais assoupi, cherchant à retrouver les heures de sommeil perdues, et j'attendais qu'un bruit de machines m'annonçât la proximité dangereuse d'un paquebot pour sauter sur le pont et souffler dans ma corne de brume.
Le troisième jour de brouillard je fus très près d'être coulé par un paquebot. Je pouvais entendre sa sirène et le bruit de ses machines et j'avais la sensation qu'il venait droit sur moi; mais le Firecrest n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'éloigner de sa route.
Que pouvais-je faire d'autre que sonner la cloche du bord et espérer que le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes il fut fort probable que j'allais partager le destin supposé du capitaine Slocum, le fameux navigateur solitaire qu'on croit avoir été abordé dans la brume, mais finalement le vapeur m'entendit et signala avec sa sirène qu'il tournait vers tribord.
Ce jour-là, une observation me prouva que le Firecrest avait fait 20 milles dans les dernières vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me rapprocher de terre.
Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre, le jour suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau était différente, les marsouins étaient nombreux et j'aperçus même quelques papillons morts flottant sur l'eau.
Je savais maintenant que ma navigation était correcte. A midi une goélette passa loin de moi.
Vers 3 heures de l'après-midi du 3 septembre, j'aperçus une quantité innombrable de mouettes et en découvris bientôt la cause: à l'horizon, à 3 milles de distance, passait une goélette de pêche suivie par une véritable armée de mouettes.
La brise était très légère et pendant deux heures je fis voile vers la goélette qui était droit sur ma route vers l'ouest. A 4 heures, ses embarcations revinrent à bord et le navire se dirigea vers le Firecrest. Je hissai alors les couleurs françaises. La goélette passa et je pus lire son nom, Henrietta, et son port d'attache, Boston.