Un de ses canots, un doris, comme on les appelle à Terre-Neuve, se dirigea vers mon navire, et un pêcheur français de Saint-Pierre sauta à bord, Je ne vous décris pas son étonnement d'apprendre que le Firecrest et moi arrivions de France et sa joie de rencontrer «un pays».

Il me demanda de venir à bord et de partager son dîner; aussi, laissant mon bateau se gouverner lui-même, je partis rendre visite à ces braves gens.

Je sautai à bord de l'Henrietta et tombai dans le poisson jusqu'à la ceinture. Tout en regardant le pont et les pêcheurs travaillant au vidage et au nettoyage du poisson, je me souvins des descriptions que j'avais lues dans le fameux livre de Kipling, Capitaines courageux.

Ils m'accueillirent en souriant, et j'étais heureux d'être parmi eux et d'entendre l'accent particulier de Boston; je me sentais beaucoup plus chez moi avec ces pêcheurs qu'avec les Grecs. Ils étaient de vrais marins.

Je descendis dans le poste d'équipage et, pour la première fois depuis quatre-vingt-dix jours, pus goûter du pain frais et de la viande fraîche; ils ont de bons cuisiniers sur ces bateaux de pêche américains. Ils voulaient m'offrir toutes les provisions du bord, mais je refusai presque tout et n'acceptai que du pain et quelques fruits.

Après avoir déjeuné, je remontai sur le pont et parlai quelque temps avec le capitaine Albert Hines, qui tenait la barre, suivant le Firecrest. C'était une sensation étrange de regarder de si loin mon navire et de le voir rester tout seul sur sa route; je commençais à craindre que le moteur de la goélette ne s'arrêtât. Au plus près, dans une brise légère, je ne pense pas qu'elle puisse rejoindre mon bateau.

Le capitaine était un réel loup de mer. C'était plaisir de rencontrer un homme comme lui, connaissant à fond la mer et son navire. Il me donna une carte du banc Georges, le grand territoire de pêche à l'est de l'île Nantucket, et un rouleau de fil à voile.

J'appris que ma position obtenue par mes propres observations était absolument correcte.

A ce moment, le brouillard devenait de plus en plus dense et, par moments, le Firecrest disparaissait à ma vue. Je commençais à être inquiet et me fis amener à bord par deux pêcheurs. Je leur donnai les bouteilles de cognac que les officiers du vapeur m'avaient offertes. Les pêcheurs retournèrent vers la goélette et au moment où nous échangions des signaux d'adieu sur la corne de brume, le brouillard très épais nous cacha l'un à l'autre.

Ma visite à l'Henrietta fut un intermède plaisant dans mon voyage. J'étais très intéressé par les pêcheurs, autant qu'ils l'étaient eux-mêmes par le long voyage du Firecrest.