Avec le moindre vent, je n'aurais pas dû mettre plus de quelques jours pour entrer dans le détroit de Long-Island, qui est seulement à 200 milles du banc Georges, mais les jours qui suivirent furent généralement calmes avec quelques souffles de brise qui poussaient le cotre pendant une heure ou deux pour le laisser ensuite immobile sur une mer d'huile.
La marée, très forte sur le banc, ramenait par moments le Firecrest en arrière pendant que je réparais mes voiles. La plupart du temps, j'étais en vue de quelques bateaux de pêche.
En me servant de la carte que le capitaine m'avait donnée et en sondant constamment, je passai au travers des bancs de sable de Nantucket. J'aperçus un jour un couple de petites baleines à peine plus grosses que le Firecrest; j'en tirai une avec mon winchester, mais une baleine a fort peu de points vulnérables. Elles furent tellement effrayées qu'elles se sauvèrent à une vitesse d'au moins 20 nœuds.
Ce fut le matin du 10 septembre que je découvris l'Amérique et l'île de Nantucket; la première terre aperçue depuis la côte africaine, quatre-vingt-douze jours auparavant. Contrairement à ce que tout le monde pourrait croire, je me sentis un peu triste. Je comprenais que cela annonçait la fin de ma croisière, que tous les jours heureux que j'avais vécus sur l'océan seraient bientôt terminés et que je serais obligé de rester à terre pendant quelques mois. Je n'allais plus être seul maître à bord de mon petit navire, mais parmi les humains, prisonnier de la civilisation.
Le jour suivant, je passai à travers une flotte d'innombrables petits canots de pêche à moteur. Je remarquai aussi quelques rapides chasseurs guettant les contrebandiers d'alcool. Mercredi 12 septembre, j'eus le plaisir de rencontrer une partie de la flotte des Etats-Unis faisant de grandes manœuvres au large de Newport. C'était un spectacle merveilleux et j'admirai beaucoup les rapides destroyers se déplaçant en ligne à une vitesse de plus de 30 nœuds.
J'avais décidé de m'approcher de New-York par le détroit de Long-Island, car je ne voulais pas passer à travers la rivière d'Est. Pour la première fois depuis trois semaines, je trouvai une forte brise près des îles Block, le 12 septembre, et, le soir, j'étais entré dans le détroit, quittant l'océan avec regret.
Il y avait de nombreux vapeurs maintenant. Les bateaux de passagers avec leur pont très élevé étincelant de lumières passaient toute la nuit. Pour un solitaire voyageur, ces vapeurs possèdent une grande fascination.
Il était impossible pour moi, maintenant, de quitter la barre comme au large; j'étais trop près de terre et je devais suivre le chenal entre les bouées pour ne pas échouer le Firecrest.
Tout près du but, j'avais maintenant peur de ne pas réussir.
Pendant deux jours, je fis voile le long de l'île Longue, admirant les magnifiques maisons de campagne et leurs pelouses vertes.