Je passai après mon arrivée par une grande période de dépression. Le succès me laissait complètement indifférent. J'avais vécu trop longtemps dans un monde d'idéal et de rêve et toutes les exigences de la vie quotidienne dans une grande ville me blessaient profondément. Je pensais sans cesse à mes jours heureux sur l'océan: à peine arrivé, je ne songeais plus qu'à repartir.

Et pourtant que de souvenirs charmants je conserve de mon séjour à New-York. Je ne trouve pas de mots pour dire ce que je dois au capitaine et Mme Snidow, une Française venue la première à bord, qui s'ingénièrent à me rendre le séjour de Fort Totten le plus agréable possible.

Les yachtmen américains me traitèrent comme un frère. Bill Nutting, héros d'une fameuse traversée transatlantique, devint un de mes meilleurs amis.

Je garderai toujours un souvenir ému d'une conférence que je fis à l'Académie militaire de West-Point, quand deux Cadets s'approchèrent de moi et me dirent qu'ils avaient l'intention de quitter leur carrière militaire pour parcourir le monde à deux sur un bateau.

Dès le lendemain de mon arrivée, les journaux de New-York s'étaient emparés de mon aventure. Il m'était pénible de voir tous les incidents de mon voyage déformés par les reporters. Chaque journal voulait avoir la primeur d'un événement sensationnel. Je fus ainsi très surpris de lire que j'étais resté évanoui pendant trois jours.

Je devins célèbre du jour au lendemain et les lettres et télégrammes commencèrent à me parvenir de toutes les parties du monde en si grand nombre que plusieurs secrétaires m'auraient été nécessaires pour répondre.

Nombreuses étaient les lettres d'amis, amis sincères réellement joyeux de ma réussite, amis envieux qui auraient mieux fait de ne pas m'écrire. Plus nombreuses encore étaient les lettres d'inconnus, qui savaient que j'allais repartir et me proposaient de m'accompagner dans un prochain voyage, lettres d'excentriques cherchant la publicité, lettres de jeunes gens et d'hommes mûrs attirés par le mirage de l'aventure.

Très originale cette Californienne de vingt-deux ans qui m'écrit:

«Je suis apte à faire tout ce qui sort de l'ordinaire. Au récit de votre traversée, j'ai senti que je devais faire moi-même quelque chose. Vous savez qu'un homme est supposé avoir plus de courage qu'une femme. Je suis à peine femme, n'ayant que vingt ans, et je viens d'arriver ici à pied de Los Angeles ayant couvert seule la distance de 3.600 kilomètres et traversé un désert. Plus la nuit est sombre, plus j'aime être seule. J'aime entendre hurler les coyotes la nuit quand je suis seule…, je ne sais pas ce que c'est que d'avoir peur. Un jour, j'espère aller en Afrique. Je ne sais pas ce que j'y ferai; mais je ferai tout ce que le monde a peur de faire.»

Elle termine en me disant qu'un emploi de garçon de cabine comblerait ses rêves les plus chers.