Une autre jeune fille américaine a certainement une conception assez fantaisiste de mon existence à bord; car, après m'avoir longuement démontré que je ne pouvais repartir seul, elle me dit être la personne la plus qualifiée pour venir à bord et que n'importe quel emploi de garçon de cabine à secrétaire mondain lui conviendrait.

Très sincère semble être la jeune fille, qui me dit avoir gâché les vingt-cinq premières années de sa vie, regrettant d'être née une fille et pas un garçon. Aussi, me dit-elle, je vais agir dorénavant comme si j'étais un garçon. Etre un marin et faire voile vers les îles du Pacifique a toujours été mon idéal. Evidemment je sais que partir seule avec vous ne semblera pas très comme il faut; mais pourquoi ferions-nous attention aux conventions, si nous faisons ce que nous jugeons être bien. Si vous n'avez aucun sens de l'humour, conclut-elle, vous me jugerez peut-être folle; si vous en avez un vous penserez peut-être de même.

Charmante, la lettre de cette jeune Française qui m'écrit d'un restaurant et se propose pour m'accompagner, cuire mes repas et recoudre mes voiles. Elle m'offre sa photographie et termine par un post-scriptum d'une touchante naïveté.

D'Australie je reçois une lettre écrite par un Français capitaine au long cours, lettre contenant une seule phrase de 5.000 mots, sur 16 pages d'une écriture très serrée avec de nombreuses additions entre les lignes. Un médecin pourrait y découvrir tous les signes de l'aliénation mentale. Je n'ai jamais pu lire cette lettre jusqu'au bout. Ce malheureux dément me dit être persécuté par le consul de France et, après m'avoir conté de nombreux épisodes de sa vie en mer, il me dit qu'il est inadmissible que les îles de la Manche, si proches de la côte française, ne nous appartiennent pas. Il me suggère d'écrire au roi d'Angleterre en lui demandant de restituer ces îles à la France, et m'affirme qu'après mon bel exploit Georges V ne pourrait refuser ma demande. Il me propose aussi une de ses inventions pour augmenter la course et la vélocité des navires, invention qui lui aurait été volée par le consul de France.

Je reçois aussi de nombreux poèmes sur ma traversée, où l'intention est en général très supérieure à l'exécution.

Invraisemblable la lettre qui m'arrive de Genève et dont je dois citer quelques extraits:

«Je suis d'un âge mûr, mais très robuste. J'ai quarante-huit ans, j'ai forte instruction. Je suis minéralogiste, connais toutes les lois de la nature et j'aimerais explorer régions inconnues, Alors comme le journal dit que vous pensez visiter les îles vierges, je serais votre homme.»

Cette lettre est signée:

Un bon Suisse!

Toutes les lettres ne sont pas des lettres de volontaires. Beaucoup d'enfants m'envoient leurs félicitations, et ce sont ces lettres les plus émouvantes, celles que l'on conserve précieusement et qui vous donnent le sentiment d'avoir fait œuvre utile, en élevant l'idéal de la jeunesse.