J'ai beaucoup aimé la lettre très américaine de cet enfant de dix-sept ans qui m'écrit:

«J'aimerais partir avec vous. J'ai été en mer à bord de vapeurs et j'ai travaillé sur une goélette pendant deux mois. Naturellement j'ai des papiers pour le prouver. Je suis âgé de dix-huit ans, mesure 5 pieds dix pouces et pèse 150 livres. Je suis fort, jeune, plein de bonne volonté et ne suis pas effrayé par le travail. Si vous avez besoin d'argent, je pense pouvoir vous en donner, mais naturellement, à mon âge, je ne peux pas encore être très riche.»

Quelle grande valeur dans des pays neufs que ce quartier-maître de la marine, qui navigue à voile depuis l'âge de dix-sept ans, a doublé quatre fois le cap Horn, a fait des traversées de 123 jours, sait faire le point et me dit:

«Prenez-moi avec vous. Je n'ai peur de rien; je vous obéirai toujours. Revenus plus tard en France nous pourrions enseigner aux Français à aimer la mer. Si vous le voulez, je suis vôtre corps et âme pour une grande œuvre.»

Un Anglais de vingt-cinq ans, vendeur dans une grande firme d'automobiles, voulait lâcher sa situation pour m'accompagner. Il aurait été, j'en suis sûr, un auxiliaire précieux:

«Quoique j'aie une belle situation, je gâche ma vie quand la mer et l'aventure m'appellent de plus en plus fort chaque jour. Pendant la guerre, j'ai servi dans la marine croisant sur des bateaux à peine plus gros que le vôtre le long de la côte nord de l'Ecosse. J'ai soif d'aventures et de voir les îles où vous allez justement. Pouvez-vous m'emmener aux conditions que vous voudrez. Je suis préparé à tout endurer pour l'amour de l'entreprise. Si j'avais de l'argent, je vous donnerais tout ce que je possède.»

J'ai longuement hésité à désappointer le mousse irlandais de treize ans qui me supplie de l'emmener et me dit:

«Vous me trouverez très utile quand des choses devront être faites fort vite. Je ne voudrais pas de gages.»

La lettre est signée: «Respectivement vôtre!»

En relisant toutes ces lettres que je garderai toujours, je pense que mon geste ne fut pas vain, quand tant d'hommes forts et énergiques n'attendent qu'un mot de moi pour me suivre et m'obéir. Peut-être rendrais-je, en les emmenant, plus de services à mon pays; mais alors ma croisière ne serait plus mienne et je n'aurais plus la satisfaction d'être le seul matelot de mon navire. Si je prenais quelqu'un avec moi, ce serait pour avoir un compagnon. J'aimerais qu'il ne me rende que peu de services et je voudrais faire moi-même tout le travail du bord.