Eu lisant certaines lettres, je reste triste et rêveur, car je devine que leurs auteurs aiment réellement la mer. Je pense à ma tristesse d'être à terre. Je les comprends et les aime comme des frères. Lorsque j'ai refusé la demande de cet ancien matelot, j'ai été fort triste:

«Je regrette la mer, je voudrais parcourir encore ses flots immenses. Je voudrais encore vivre cette vie de matelot avec ses angoisses et ses peines; c'est pourquoi je vous supplie de m'emmener avec vous. Je supporterai à vos côtés sans me plaindre les angoisses des tempêtes, je voudrais être avec vous pour cette vie sans lendemain. Je ne vous demande rien, je n'emporterai rien, je ne veux rien rapporter. Je vous supplie de me prendre à votre service.»

Cette lettre dont je supprime certains passages trop élogieux pour moi est une lettre admirable. Je ne peux la relire sans être ému jusqu'aux larmes. Dans ma bibliothèque de bord elle aura sa place à côté de mes poètes préférés, à côté des ballades de John Masefield et des contes de Bill Adams. C'est une lettre écrite par un vrai marin qui sut décrire simplement son amour de la mer.

L'esprit d'aventure maritime qui avait poussé les Normands nos aïeux à la conquête du monde existe toujours. Je serais heureux si mes prochaines croisières pouvaient faire connaître nos belles colonies à tous ces jeunes et audacieux Français qui pourraient là mieux qu'en France satisfaire librement à leur amour de l'aventure.

CHAPITRE XV
L'appel de la mer.

IENTOT une année aura passé depuis mon arrivée à New-York. Dans une petite ville au bord de la mer, je viens de terminer ce livre. Je me promène le long du rivage, les yeux tournés vers le large, et je suis joyeux car je sais que je pourrai bientôt repartir.

Je pense à tous les incidents de ma traversée, à ma vie rude sur mer, à mon confort actuel, et je me demande ce qui me pousse à reprendre la mer…

La vie était très dure pendant ma traversée. J'eus à supporter d'abord toutes les souffrances de la soif, puis la pluie des ouragans vint torrentielle. Constamment exposée aux intempéries, la peau de mon corps et de mes mains devint si molle qu'il était extrêmement pénible de manœuvrer mon navire. J'avais à peine achevé de réparer mes voiles que la tempête les déchirait à nouveau. Quand les jours de gros temps se suivaient sans accalmie, je ne pouvais ni me reposer, ni réparer les voiles et cordages aussi vite qu'ils cassaient.