1888, c’était le temps du Boulangisme. J’ai vu le cheval noir et les mouvements de la foule. Je n’ai point remarqué que mes camarades parisiens prissent sérieusement ces querelles ; pour moi, qui arrivais d’une province tout à fait paysanne, je n’y pouvais prendre intérêt. Peut-être est-il juste de dire que notre génération n’eut point d’opinions politiques. Le socialisme ne nous était guère connu ; d’aucune manière il ne nous touchait. Nous étions pauvres ; nous n’avions d’autre ambition que de faire de bonnes études, et d’arriver à quelque réputation de professeur ou de critique littéraire. En ce qui me concerne, l’ambition n’allait même pas si loin ; je poursuivais ma carrière de boursier. Je me pliais aux camarades et j’étais cordialement de la même humeur qu’eux. Un vif sentiment me tenait ; je ne me lassais pas de voir Paris. Il faut dire que du lycée Michelet, qui n’était encore que le lycée de Vanves, on découvre toute la ville. Aller à cet objet pour le mieux percevoir, ce fut ma grande affaire et ma grande joie. Tout le reste était imité. Je ne pressentais nullement quelque grande vérité de l’ordre moral, ni quelque grand Système, ni un destin extraordinaire. Ce fut alors que, par la rencontre d’une famille de musiciens, j’entendis pour la première fois du Mozart et du Beethoven ; ainsi je connus que j’aimais la musique ; et je crois bien que la musique était mon principal goût et ma vraie vocation, mais je n’avais aucun moyen de l’apprendre. Je pense peu volontiers à ma nature ; j’y vois une simplicité qui me détourne et une absence d’ambition qui me déconcerte. J’étais venu au lycée Michelet avec l’intention de suivre les Mathématiques Spéciales ; la carrière des Belles-Lettres me parut plus facile, et ce fut pour cela que je la préférai. Au reste j’étais robuste, gai, et heureux de tout. Je n’étais point pensif ; encore maintenant je ne le suis guère. Quelles furent donc mes passions ? A peu près celles d’un cheval au dressage. Je ne souffris point de cet esclavage des internats, en cette foule de gamins moqueurs. Je m’en délivrai par des coups de violence, violence de langage et violence de poings. Cela n’était pas matière à pensée ; et j’en dirais autant aujourd’hui. Une chose m’étonna que je dois dire ; je fus calomnié ; c’étaient des calomnies d’écolier ; je dus me justifier devant le Maître ; je le fis avec cette violence qui est un genre d’éloquence et qui a toujours mis les contradicteurs en fuite ; j’en eus honte, mais Lagneau me dit, d’un ton de vivacité étonnant : « Non, non ; gardez cette force. » J’anticipe. Il fallait faire connaître un peu l’écolier qui s’assit un jour d’octobre en haut des bancs et regarda le Maître.
Jules Lagneau était un homme roux, barbu, de haute taille et se tenant droit. Les mains, le visage, le cou avaient des taches de rousseur dorées. Le vêtement était celui des Universitaires en ce temps-là, sans aucune élégance, mais non sans beauté ; le corps était bien bâti, et découplé, sans rien de gauche. Ce qui étonnait d’abord, c’était un front de penseur, une sorte de coupole qui semblait avancer au-dessus des yeux ; un crâne haut, large, important aussi en arrière, à première vue démesuré ; mais j’eus le temps de le bien voir, et je m’exerçai plus d’une fois à le dessiner ; mes dessins furent toujours sans grâce, mais corrects ; ainsi je ramenai à ses vraies proportions ce crâne d’abord imaginaire ; je saisis cette forme sculpturale, ce front modelé et bien distinct, quoique les cheveux relevés se fissent un peu rares sur le devant. Les sourcils roux étaient mobiles, olympiens. Les yeux petits, enfoncés, vifs, perçants, noirs autant que je me souviens, avec des points d’or. L’attention habitait tout ce sommet. Au-dessous étaient la bonté et le sourire. Le nez petit et fin, nez d’enfant à la narine bien coupée. La bouche petite, tendre, couleur de minium vif ; les dents comme des perles serrées ; petite moustache, mais une rude barbe sur un menton rocheux qui répondait à l’architecture du crâne. L’ensemble était puissant et beau ; je n’ai jamais connu de chose vivante qui en approchât.
Toujours en action. Je n’ai jamais vu sur ce visage l’expression de l’ennui, ni même de la fatigue. Aucun souci, et nul effort de mémoire jamais ; la pensée effaçait tout. Quel genre de pensée ? Si j’ai la patience d’aller ainsi, sans autre soin que de dire vrai, vous finirez par le savoir. L’extérieur d’abord. On voyait paraître un carnet noir fermé par un lien élastique. De mauvais yeux y lisaient de côté, non sans peine. La parole révélait aussitôt une simplicité et un mépris de l’élégance dont je renonce à donner l’idée ; les mots chevauchaient les uns sur les autres et sortaient dans la plus grande confusion ; les mains, qui toujours dessinaient par le geste, étaient libres, fortes, prudentes, persuasives. La pensée avançait par corrections et reprises ; toujours improvisée, toujours neuve pour lui. Ce qu’il disait était à son tour objet de méditation, d’où des silences étonnants ; le front alors se chargeait de sang et de vie ; c’est alors que nous attendions quelque formule éternelle, et l’attente n’était jamais trompée.
Souvent, au lieu du carnet noir, on voyait paraître un volume de Platon ou de Spinoza. Il fallait alors des lunettes, et l’embarras de lire le grec ou le latin, d’expliquer, de commenter, le tout ensemble, portait la difficulté de suivre au plus haut point. Remarquez qu’à part cinq ou six vétérans dont j’étais, il y avait sur ces bancs une trentaine d’apprentis bacheliers ; leur attention ne se lassait pas plus que la nôtre ; chacun comprenait comme il pouvait, mais l’admiration était commune à tous, sans qu’on eût seulement le temps de se le dire. Je vis alors l’Esprit régner, comme il règne en effet, sur toutes sortes de créatures. Et si vous songez que quelquefois, et un mois durant, c’était le Timée de Platon qui descendait sur nous, vous comprendrez que Lagneau pensant exerçait sur nous à peu près le même pouvoir que Beethoven chantant. A vingt ans, donc, j’ai vu l’esprit dans la nuée. C’était à moi de m’en arranger comme je pourrais ; mais faire que cela n’ait pas été, et que le reste ne soit pas comme rien à côté, c’est ce que je ne puis.
Nous ne savions rien de lui, sinon que depuis la mort de sa mère il vivait seul avec une servante, presque toujours couché, ou bien faisant de maigres repas d’œufs à peu près crus ou de légumes en purée. Cette maladie n’était pas imaginaire ; je sus de lui que, pendant les épreuves d’agrégation, il vivait de viande crue pilée avec de la glace ; ces maux étaient la suite d’une maladie d’enfance. Et malgré tout je ne pense jamais à Jules Lagneau comme à un malade. La parole, le mouvement, la marche, tout était vif et jeune ; hors de la classe, il parlait volontiers et longtemps. Rien de fiévreux, de triste, ni de convulsif. Il vivait difficilement, mais il vivait harmonieusement. Je ne dirai jamais que l’excès de la méditation l’a tué ; la méditation était joie pour lui, sans aucun doute, comme pour ceux qui l’entendaient. Et au contraire, tout jeune que j’étais, mais éclairé pour la première fois par un sentiment vrai, je sentais que l’on pouvait prolonger jusqu’à la vieillesse cette vie précieuse, si seulement on le délivrait des scrupules du métier. Nous fîmes ici ce que nous pûmes, par un concert d’éloges enthousiastes qui fut entendu ; nous redoublâmes d’efforts quand nous vîmes un peu plus tard à quels étranges personnages était confié le soin d’expliquer Platon et Spinoza aux Normaliens. Nous ne réussîmes point. Des intérêts alarmés, d’actives ambitions s’éveillèrent et se mirent en campagne.
Je veux éviter l’anecdote, et surtout, je ne nommerai personne. L’Ombre du Maître m’ordonne de comprendre par les causes, et, s’il reste un peu de passion, comme il est inévitable, de mépriser seulement. Mais, de cet homme supérieur, il faut que je dise tout ce que je sais, et ce n’est guère. Que sait un élève ? Je demande indulgence pour quelques histoires d’élève.