Lagneau n’était ni timide ni hésitant, bien plutôt il se portait à ce qu’il croyait juste tout droit, sans précautions ni égards. Ce genre de puissance est inexplicable. J’en vis une fois les effets, en vérité miraculeux. Le premier des nouveaux cette année-là avait nom Charmet ; je mets ici son nom pour qu’il puisse témoigner avec moi. Il alla donc composer pour le baccalauréat, tomba par chance sur le sujet même qui lui avait valu sa place de premier, revint content, et, huit jours après, connut par un avis officiel qu’il était refusé pour cette composition même, et avec une note inavouable. Il haussa les épaules, et n’en dit pas plus. Le lendemain je trouve Lagneau en sa classe, où il n’avait que faire, et qui me parut fort calme. « Je vais, dit-il, prendre le proviseur ; nous allons à la Sorbonne, et dites à Charmet qu’il sera reçu demain à l’oral par mon ami Séailles ; je ne veux plus de surprise. » J’avais une finesse de paysan ; je lui dis : « Le proviseur aura peur et n’ira pas ; mais c’est égal, je suis bien content pour Charmet. » Je trouve mon Charmet, et je lui dis, avec la foi de l’apôtre : « Demain, tu seras reçu à l’oral par Séailles, et c’est Lagneau qui me l’a dit. » Lui dit simplement : « Ah, très bien », et le lendemain fut reçu en effet. Je ne connus pas le détail ; Lagneau n’en parla plus, et ces choses-là ne se racontent point. Un sot important, à qui je fis imprudemment ce récit, me dit avec colère : « Je vous interdis de me raconter des histoires pareilles, si évidemment fausses. »


Qu’on me permette ici quelques remarques. Le sujet est mince, je le veux bien ; mais enfin il est réel. J’ai vu quelques actions ; il n’en est pas une à laquelle le nom d’action convienne mieux qu’à celle-là. Et il est vrai que l’exécution me fut cachée ; mais que voit-on jamais d’une action ? Celle-là m’instruisit plus que toute autre par le prompt succès, par la résolution, et je dis même par une sorte de violence militaire. Et quels rares attributs, cette puissance solitaire rassemblée, qui ne prend point conseil, et qui traverse d’un seul élan le terrain administratif, le mieux défendu qui soit ! On pense bien que deux ou trois jeunes têtes se mirent à supposer. Lagneau avait au moins deux amis dans la place, Brochard et Séailles. Je ne sais comment nous connûmes le nom du correcteur, qui était un historien ; circonstance favorable. Et il est vrai que toute correction peut être contrôlée ; mais il faut une commission, une enquête et du temps. Il est clair que l’action alla tout droit, emportant et même bousculant. Au vrai nous nous représentions cette victoire comme on fait de toute victoire. Mais je sais mieux maintenant ce que c’est que vanité, ce que c’est que peur, et comment l’ardeur à demander et surtout à exiger durcit l’obstacle humain. La justice prétend trop haut, effarouche un jugement qui se veut libre, et ainsi passe moins aisément quelquefois que la faveur. Disons aussi qu’un effet qui n’importe pas beaucoup n’est pas pour cela plus aisé à produire, et souvent tout au contraire ; on remet aisément une chose de peu. Enfin il n’arrive jamais que les hommes se trouvent rassemblés et sans autre affaire au moment où on le voudrait. Ces obstacles, comme je les conçois maintenant, sont d’imagination ; l’homme d’action doit vaincre d’abord ce genre de méditation sur les possibles, qui seraient mieux nommés impossibles. Je me risque à dire, d’après tout ce que j’ai expliqué ou expliquerai dans ces pages, que ce genre de méditation fut rabattu à son rang, et par cela même défait, par cette méthode de penser qui n’attaquait jamais qu’un objet réel et présent. J’appelle abstraites ces pensées qui n’offrent jamais passage ni solution. Comme une montagne vue de loin, elle n’offre point de passage. On connaît ce beau récit de Descartes sur le bateau, tirant l’épée. Cette action est tout à l’opposé de ce que l’on appelle communément défiance et même prudence ; elle est à l’improviste et répond à une situation qui n’est pas prévue, mais vue ; et c’est de quoi détourne un genre de prévision abstrait, que j’appellerai la prévision aux yeux fermés.

Quand on dit que la pensée souvent paralyse l’action, on entend mal la pensée, voulant toujours que la pensée soit une méditation sur les possibles. Et il est profondément vrai que les méditations errantes sur l’espace sont des méditations sur l’espace seulement possible. Cette remarque porte encore mieux sur le temps, parce que le temps ne reçoit d’aucune façon le possible ; et c’est par là que les spéculations sur le temps tombèrent plus d’une fois à l’absurde. Ici, d’après l’exemple, de Lagneau, et par anticipation, je dis qu’il faut être Spinoziste. J’y reviendrai, mais j’use de cette prise que je trouve maintenant. Qu’y a-t-il dans Spinoza, et qui ne soit nulle part ailleurs ? A première vue, je dis pour ceux qui le lisent, un effacement des idées générales, qui met d’abord en déroute. Mais ces négligentes remarques du célèbre Scholie de la proposition XL partie II ne sont elles-mêmes qu’un signe, et je ne crois pas qu’on puisse directement en tirer profit et nourriture, car la négation n’est rien ; toutefois cette formule même, que la négation n’est rien, nous renvoie à la Doctrine Substantielle, d’après laquelle l’immense existence, la présente existence, est posée premièrement, et secondement toujours maintenue comme le seul objet possible devant le sage en méditation. Il en faut donc former l’idée, et de là l’Éthique, qui est un livre qui ne nous laisse point le choix. Non qu’il ne faille ici se défendre, et je dirais même sauter en arrière, aussi promptement que le mineur quand les menues pierres commencent à rouler. Il faut se défendre et se sauver dans le plein sens de ce beau mot. Mais aussi c’est de cela présent et par soi posé, invincible à l’entendement, c’est de cela même qu’il faut se sauver, ou bien l’on ne se sauve point. Il y a moins de liberté qu’en aucun lieu du monde dans ces dangereux possibles, que j’ai déjà mieux nommés impossibles ; moins qu’à cette rugueuse muraille du monde existant. Nous ne la touchons point ; il y a une dialectique de tous instants et de tous états qui nous en détourne. Chacun agit dans la situation donnée, mais qui donc pense dans la situation donnée ? Je les ai vus quasi tous, et les militaires aussi bien, toujours pensant en avant ou en arrière, délibérant sur ce qui aurait pu être, (Que diable allait-il faire dans cette galère ?) ou sur ce qui sera, croient-ils, dans quinze jours. Chacun peut remarquer que prévoir est ce qui détourne merveilleusement de voir. Ici se montrent d’imposantes maximes, qui toutes détournent de vouloir. D’où l’on vient à admirer ceux qui poussent en aveugles, et à mépriser les faibles et hésitantes pensées ; mais ce ne sont point des pensées. Bref l’opposition si souvent prétendue entre les hommes d’action et les hommes de pensée est et sera toujours à surmonter. Ce développement est sans fin. Je veux seulement remarquer ici que l’heureuse aventure qui me mit en présence d’un Penseur me fit voir presque aussitôt dans le même homme l’esprit d’exécution. L’exemple est petit. Mais comme je disais : « Que sait-on jamais d’une action ? » je dirais aussi bien : « Que sait-on jamais d’un homme ? » Lagneau s’est évadé de Metz à travers les lignes ennemies ; il fut fantassin avec Faidherbe ; et je me souviens qu’il y fit allusion une fois, de façon que je crus le voir soudain en culotte rouge et capote bleue, et mal coiffé d’un képi trop petit pour sa tête ; au total, terrible. C’est tout ce que j’en ai su, et ceux que j’ai interrogés n’en savaient pas là-dessus plus que moi. Toujours est-il que sans effort, et me souvenant de ces yeux perçants, de ce menton rocheux et de cette dure barbe rousse, je me représente aussi bien ce penseur plein de précaution comme un chef de partisans.


Mais l’homme va m’échapper encore. Où loger maintenant ce souci de l’ordre humain, cet avertissement, qui revenait toujours, de n’entreprendre jamais de le changer, et surtout de ne point donner au peuple l’idée qu’on pourrait le changer ? On remarquera ce genre de prudence dans les Simples Notes et dans quelques-unes des Lettres. Le menu peuple secouru dans les occasions, et généreusement aimé, et le même peuple tenu en tutelle, voilà une doctrine assez commune ; en cet Homme je ne crois pas qu’elle était apprise, ni imitée. Et, quoique j’y aie toujours résisté, toujours choisissant de penser la politique sous l’idée des droits de l’autre, plutôt que sous l’idée de mon propre devoir, il est d’autant plus important que je comprenne comment s’ordonnaient les notions pratiques en ce puissant esprit. En cette action que j’ai racontée, il n’eut point tant d’égards aux puissances, ni à l’ordre établi. Mais plutôt, devant son propre jugement, il considéra la chose jugée, administrativement jugée, comme de peu, et même tout à fait méprisable ; je dis dans la forme, quand il me fit connaître son propre décret, et les effets qui allaient suivre. Ainsi parle le Prince, et tout homme reconnaît le Prince. Mais il faut comprendre comment ce genre de pouvoir s’arrange avec les pouvoirs.

Tout homme raisonnable reconnaît la nécessité dans les choses, par cette vue que tout tient à tout, comme les marées à la lune ; il vient donc à s’en arranger, selon ce mot de Descartes que ce qui manque à nous réussir doit être jugé, en ce qui nous concerne, absolument impossible, comme de voler à la manière des oiseaux. Par opposition on pourrait bien croire que l’ordre humain est au contraire aisément modifiable, de façon que la discorde, la guerre, l’injustice puissent en être effacées aisément si l’on voulait bien. D’où l’ardeur réformatrice, qui va toujours à changer les lois. Toutefois c’est une vue d’enfant ; car tout tient à tout, dans l’ordre humain comme dans l’autre, et tout dépend finalement de la machine humaine, qui est très évidemment prise dans la nature extérieure. Cette vue est bien Cartésienne, de considérer le monde des hommes comme étranger aussi et mécanique, et de le prendre tel quel, sans plus disputer sur l’origine des pouvoirs que sur le nombre des planètes ou sur l’inclinaison de leurs orbites. On raconte que Hegel voyageant trouvait à dire devant les montagnes : « C’est ainsi. » Les montagnes nous servent à épeler ; mais enfin il faut lire, et de proche en proche, devant la guerre, devant l’inégalité, dire enfin : « C’est ainsi. » En Spinoza on peut apprendre cette sagesse.

Mais il y a autre chose à prendre dans Spinoza ; autre chose, que l’on ne trouve, je crois bien, que là. Ne point déserter notre poste d’entendement, qui est strictement déterminé par ce corps vivant, si bien tenu. Ne pas croire que l’entendement s’exerce dans cette connaissance abstraite, qui n’a point de lieu ni de condition, et qui voit toutes choses de haut et d’ensemble ; ce genre de contemplation est d’imagination. Chose digne de remarque, mais difficile aussi à saisir (quod difficillime fit), c’est en ces pensées planantes, et comme abstraites de nous-mêmes, que nous sommes corps. Nous sommes esprits, au contraire, en notre poste, où se rassemble l’immensité des choses en une existence bien déterminée, dépendante à la fois, et, en un autre sens, totale exactement, parce qu’elle est dépendante. C’est où l’on existe et comme l’on existe, de sa place enfin, comme Gœthe l’avait compris, que l’on contemple en éternité et que l’on connaît Dieu. Spinoza est ici si impérieux, quoiqu’obscur, qu’il faut le laisser, ou bien le comprendre. Et nous serons guéris de légiférer.

Non point d’agir. J’ai dit plus d’une fois, à la suite du Maître, qu’il faut vaincre Spinoza. Mais il faut le vaincre où il résiste, où il nous a mis, et c’est peut-être le comprendre tout à fait. A cette pointe de la doctrine, il faut dépasser toute doctrine. Ainsi est l’action qui s’offre, et le passage devant nous. C’est ici le texte des méditations de tout homme, et il ne faut pas craindre d’y regarder longtemps. L’idée de la nécessité extérieure ne peut détourner un homme d’exercer sa puissance ; ou bien ce n’est que l’idée abstraite de la nécessité, d’après laquelle nous croyons voir se dérouler toutes choses en leur ordre, et pour ainsi dire le plan de Dieu. Mais cela est imaginaire. L’homme qui pense ainsi oublie son poste singulier, et sa fonction singulière. Et il est naturel qu’en cette contemplation de trop haut, dont les souvenirs sont les soutiens misérables, et qui enchaîne selon le temps, on croie impossible de changer quelque chose sans changer les lois. Or à changer les lois nous ne trouvons point de prise ; au lieu que la circonstance singulière est appui pour l’homme au contraire, et instrument d’action. Qui cherche sa puissance, qu’il la cherche là.

L’existence politique en est encore pour la plupart à cet état où nous contemplons plus volontiers le système abstrait des lois que le poste réel où nous nous trouvons serrés et armés. Avec cette différence que les lois nous paraissent aisément modifiables, parce qu’il nous semble que l’arbitraire humain, qui les a faites, les peut aussi défaire : « Il a bien mal placé cette citrouille-là. » Nous sommes tous Garo en politique. La vue étonnante de Montesquieu, qui aperçut et voulut vaincre cette ambiguïté du mot loi, n’est pas aisément suivie, ni même volontiers suivie. Considérons pourtant, en Spinozistes, l’ordre humain comme une partie de l’ordre extérieur, et nous ne serons plus tentés de confondre les lois imaginaires, ou arbitraires, qui ne sont qu’abstraites, avec les véritables lois, dont la géométrie nous donne bien l’idée, mais pourvu que nous scrutions l’idée et non la chose dans le triangle. D’où nous serons ramenés à notre poste d’homme. De là il nous paraîtra aussi vain de vouloir changer les lois réelles de l’ordre politique que de souhaiter d’autres cieux et une autre terre. Et même une telle intention nous sera un signe de l’imagination maîtresse et du déchaînement des passions. Par ce long détour je comprends encore mieux un certain genre de colère, et la ferme volonté de rompre sur le champ toute discussion et même tout commencement d’examen, pensées orageuses qui ne s’exprimaient point, mais que je crois lire encore sur le visage soudain sévère et étranger. Bref, à l’égard des pouvoirs, la loi abstraite est l’obéissance ; et un esprit bien fait ne trouve même pas à contester. C’est ainsi ; et insensé celui qui veut que les montagnes soient autres. C’est contester quand la maison croule. Ainsi est condamnée ce qu’on pourrait appeler l’action d’esprit, qui est une méprise. L’action est singulière, et la pensée qu’elle change tout n’est certainement pas celle qui doit la conduire. « Advienne que pourra », cette belle formule doit s’entendre en ce sens que ce qui n’est point perçu est laissé aux dieux, comme on dit. Et c’est la sévère loi des actions réelles, que le droit s’y définisse par la puissance. Je me risque jusque là, quoique le lien entre cette autre formule spinoziste et celles que j’ai expliquées ne me soit pas réellement connu. Toutefois je vois bien clairement qu’il n’y a point d’excuse, en ce qu’il fallait faire, si l’on n’y a jeté toute sa puissance. Je fus étourdi d’admiration en lisant un mot de l’Otage : « Me soumettre à la volonté de Dieu, dit à peu près Coufontaine. Mais comment, quand je n’ai d’autre moyen de la connaître que de la contredire ? » Je comprends ici pourquoi Lagneau ne traitait jamais de morale. C’est assez d’apprendre à penser. Qui rassemblera son attention sur les choses antagonistes, et je dirai même sur les hommes comme choses, sera délivré de souhaiter, comme aussi d’hésiter et d’attendre. Mais qui peut se vanter d’avoir seulement saisi cette vérité amère et forte, quoiqu’encore préliminaire, que la morale est pour soi et non pour autrui ?