La bibliothèque d’étude contenait notamment les œuvres de Renouvier ; j’en fis ma pâture ; j’y trouvai de ces connaissances abrégées, et principalement concernant l’histoire des doctrines, sans lesquelles on ne peut faire figure, même à l’égard de soi, et aussi des raisonnements forts contre les raisonneurs. Chose digne de remarque, Lagneau, qui avait fait acheter ces livres alors peu connus, ne parlait jamais de Renouvier, ni pour l’approuver, ni pour le critiquer, ni pour s’en faire un départ. Peut-être jugeait-il, comme je fis plus tard, que ce phénoménisme sans reproche se trouvait par cela même hors de l’être ; mais plutôt je crois qu’il ne le rencontrait point, parce qu’il se mouvait lui-même dans l’être plein. J’espère que tout cela deviendra clair à un moment ou à l’autre pour le lecteur de bonne volonté. Je rappelle une des formules du Maître : « Il n’y a point de connaissance subjective. » C’est un exemple de ces arrêts, je dirais de ces oracles de notre Jupiter assembleur de nuées. Ce n’étaient point les conclusions d’un raisonnement que l’on pût suivre, ni même que l’on pût retrouver. Mais d’abord les doctrines inférieures étaient secouées avec scandale et poussière ; et puis la nature entière paraissait en quelque exemple comme la table, l’encrier ou le morceau de craie ; toutefois sans progrès appréciable ; ou plutôt la nature des choses semblait prendre, devant cette attention violente, encore plus d’épaisseur et de densité ; mais soudainement le chêne de Dodone prenait le langage humain, et nous savions ce qui importait.

Certes j’étais bien doué en ce sens que j’aurais fui avec la simplicité et la rapidité de l’homme des cavernes si quelqu’un avait semblé mettre en doute l’existence de l’Univers ; on ne m’aurait point revu. Mais enfin ce bagage de mots, sans aucune consistance, comme sensations, états de conscience, apparences, opinions, idées, hypothèses, fait pourtant ce que l’on peut appeler une philosophie d’institut ; c’est un jeu que l’on peut jouer bien ou mal. Comme à ce nigaud soutenant sa thèse un autre nigaud objectait : « Mais comment ? Ce livre que vous tenez à la main, c’est donc une idée ? » Et l’autre : « Je soutiens que ce n’est qu’une idée ; car qu’y a-t-il de plus…? etc. » Je les aurais laissés à Molière.

L’Esprit n’aurait été que vengeur. Mais j’avais besoin d’esprit, car je supportais difficilement les passions. L’oracle heureusement m’éclaira. « Il n’y a point de connaissance subjective ». J’avais maintenant de quoi penser. Je pouvais entrer dans la critique de Kant, malgré les pièges tendus autour par la philosophie d’Institut, et marcher du fameux théorème de l’Analytique au quatrième Paralogisme, qui sont les pierres milliaires de l’Esprit. D’autant que l’oracle jetait d’autres lumières : « La sensation est un abstrait » ; et d’autres pour rire un peu : « Monsieur Ribot fait de la physiologie a priori », non moins perçantes. Là-dessus j’écrirais des volumes. Mais je veux présenter ces vérités à l’état naissant ; car autrement je devrais ici retrouver ces discussions préliminaires qui n’avançaient point, et qui revenaient toujours à demander d’un auteur médiocre : « Que veut-il dire ? » Mais quel intérêt ? Le Maître était faible dans la discussion et fort dans la conclusion ; et c’est pourquoi la rédaction de nos cours, que j’avais entreprise autrefois comme un monument de piété, ne m’a pas paru mériter l’attention des philosophes. Je ferai mieux connaître l’Homme par ces détours et digressions auxquels je m’abandonne, et cette manière indirecte et errante donnera une idée assez exacte de ces leçons surchargées, confuses, interminables, propres à scandaliser le Pédant.

Ce détour était pour arriver au Pédant. Je nommerai ainsi l’auteur de manuels réputés en ce temps-là, et qui n’étaient ni meilleurs ni pires que ceux d’aujourd’hui. Cette philosophie d’Institut, dont je parlais, laisse encore quelques trous pour respirer ; le manuel n’en laisse jamais. Ces divisions, ces querelles, ces solutions n’ont réellement point de sens. Donnez-moi le meilleur manuel de ce temps-ci ; réellement je n’y comprends rien. En ce temps-là donc, les éditeurs firent entrer dans notre classe un bon nombre de manuels du Pédant. Lagneau le sut et, sans autre commentaire, les fit mettre sous clef. Trois mois après environ, nous vîmes arriver, muni des pouvoirs de l’Inspection Générale, le Pédant lui-même, et je considérai avec curiosité la scène qui allait suivre. Elle fut assez belle. Le Professeur rendait aux élèves une composition sur ce sujet : « Montrer qu’on ne peut être assuré de rien tant qu’on n’est pas assuré de l’existence de Dieu. » Le lecteur reconnaîtra ici l’idée que je rappelais tout à l’heure. Sur quoi le Pédant fit ce préambule, que c’étaient là sans doute de hautes questions, mais qu’enfin ces jeunes gens n’étaient peut-être pas en âge de les bien saisir, et qu’il désirait que M. le Professeur fît expliquer celle-là par un des élèves. Nous regardions cependant la tête puissante, qui demeurait immobile et inclinée ; mais de sombres nuées s’assemblaient autour. Un des élèves, choisi parmi les nouveaux, fut prié de répondre ; et je vois encore cette jeune tête qui imitait l’autre et se chargeait de nuages ; mais il ne dit rien. Il fut demandé par le Pédant si M. le Professeur n’en désignerait pas un autre. Même jeu. Encore un autre. Même jeu. Sur quoi le Pédant, faisant remarquer que ce silence justifiait les doutes qu’il avait exprimés tout à l’heure, et la crainte que l’enseignement du Professeur ne passât bien au-dessus des élèves, demanda si M. le Professeur voudrait bien à son tour expliquer comment il entendait que la question fût traitée. Les veines se gonflèrent un peu plus sur le puissant crâne, mais j’affirme qu’il n’en sortit pas d’autre signe. Ce fut un silence admirable. Après quoi d’un ton léger soudainement Lagneau me pria de donner les explications nécessaires. C’était lâcher le chien sur le visiteur. Je fus un peu insolent, je le crains, mais brillant comme il fallait. Ce souvenir me pénètre encore d’une joie délirante. Le Pédant s’en alla sans répliquer. J’ai su que le jour même Lagneau lui écrivit demandant un poste dans un collège. J’ai lu la réponse, qui n’était point d’un sot, abondait en éloges, nommait Lagneau membre de la commission des livres scolaires, et laissait espérer encore d’autres faveurs.

Il faut dire que le célèbre Jules Lachelier fut toujours favorable à Jules Lagneau, qui fut au nombre de ses élèves, à ce point même que cette faveur s’étendit plus tard jusque sur les fidèles disciples du maître. Nécessairement j’aurai à comparer, sous le rapport des doctrines, ces deux hommes éminents. Cela fait trembler. Mais ce livre enferme bien d’autres difficultés. Pour gagner du temps avec moi-même, je veux dire une autre histoire assez comique, et qui concerne encore le Pédant. Cette même année, l’Académie des Sciences Morales et Politiques ayant mis au concours un exposé de la philosophie de Spinoza, il y eut deux mémoires sur les rangs dont on disait qu’ils se partageraient le prix. J’ai lu ces deux mémoires depuis trop longtemps pour en parler ; Lagneau ne m’en a jamais rien dit. Comme le prix était ainsi décerné en rumeur, un troisième larron se jugea assez recommandé pour figurer aussi au partage, et il rédigea son mémoire un peu vite, ayant coutume de donner plus de temps à solliciter qu’à réfléchir. Le prix fut donc partagé en trois. Par un hasard, ce troisième mémoire fut envoyé par le Pédant lui-même à Jules Lagneau, promu comme j’ai dit aux fonctions de critique officiel ; ce livre lui arrivant avec un mot de courtoisie, il répondit au Pédant, après avoir coupé les pages, je cite de mémoire, mais je réponds de ma mémoire pour le principal : « Je vous adresserai bientôt un rapport détaillé ; mais un rapide examen m’a déjà assez instruit. C’est d’une sottise qui désarme l’indignation. » La réponse arriva promptement : « C’est par erreur, répondit le Pédant, que ce livre vous a été envoyé ; il est déjà aux mains de M. X…, et je vous prie de vous épargner la fatigue d’un examen plus approfondi. » Et de rire.


Lagneau était de Metz ; il fut enfermé à Metz pendant le siège ; et c’est là qu’il eut le spectacle d’une foule qui venait tous les jours à la même heure voir dans les vitres d’une vieille maison l’armée de la délivrance. Il nous l’a conté plus d’une fois. Le philosophe, si jeune qu’il fût, ne pouvait être ici que spectateur ; car il n’y avait point de vraisemblance, ni d’autres données que des irisations rouges et bleues sur de vieux carreaux de vitre. Mais il ne se peut point, comme dit l’autre, que l’homme n’ait pas de passions. Bien des années après, Lagneau se hérissait encore en présence de l’ennemi, et l’on m’a conté qu’un professeur allemand ayant désiré entendre une de ses leçons, Lagneau ne put prendre sur lui de parler. Ce récit m’étonna. Je n’approuvais pas davantage une autre passion vingt fois exprimée devant moi et dans les termes les plus vifs. Lagneau avait un fort préjugé contre les Juifs. J’objectai un jour Spinoza et Jésus-Christ, ce qui le fit rire. Jules Lemaître était son grand ami. D’après tout cela pris ensemble, je me suis demandé ce qui serait arrivé au cours du procès Dreyfus si Lagneau avait vécu jusque-là. Quelquefois je l’imagine renfermé dans un silence farouche ; d’autres fois se jetant sans précaution, et tout entier, dans le chemin de la justice. Mais il y a une chose dont je suis sûr, c’est qu’il n’aurait nullement approuvé en aucun cas les passions politiques qui m’y jetèrent moi-même, non plus que cette collaboration suivie aux petits journaux qui date de ce temps-là. Non plus, je le crains, ce que j’ai écrit de la guerre et de la paix. De mon côté je n’aimerais guère entendre ce qui sera dit solennellement à Metz quand on honorera sa mémoire dans la maison où il est né. J’ai connu de sombres méditations sur la route de Metz, entre Rambucourt et Flirey ; c’était pendant l’hiver de 1914 ; mais apaisons ces tristes pensées qui sont à peine des pensées.


Apaisons. Mais si je recule aussi devant les seules pensées qui aient fait en moi une espèce de drame, que dirai-je ? L’opposition que je sentais en ce temps-là, et que j’ai depuis développée, peut donner encore une idée du puissant esprit qui ne put, et de bien loin, me modeler à son image. D’autant qu’il se peut bien que cette contradiction, qui semble de nature, soit des idées dans le fond, et qu’elle habitât en cet homme, et qu’elle ait fait en lui cet état violent dont les lettres que l’on a pu recueillir donnent quelque idée. Mais il faut revenir à l’homme, et donc aux histoires d’écolier, car mon expérience ici fut d’un écolier.