J’avais étudié les éléments de la géométrie et de l’algèbre, sans aucune peine, et avec un plein succès. A vrai dire je ne vis jamais dans les problèmes, et surtout dans ceux de la géométrie élémentaire, comme constructions de triangles ou lieux géométriques, qu’une difficulté de rhétorique, que j’eus toujours plaisir à surmonter. L’ordre, l’économie, et l’art de tout ramener à la fin, comme dans la fugue, me donnèrent alors la première idée du style. Autrement, ces choses ne m’intéressaient pas trop, et il me semble que j’en appris assez pour mon salut, comme dirait quelque Pascalien. Les autres exercices scolaires étaient de singerie. Mais maintenant, éveillé pleinement par le spectacle de cette pensée, dans le feu et la fumée de cette forge, je montais d’un degré ; je m’attaquais à des problèmes tout vifs, donnés par la nature elle-même ; et il me semblait, cette idée ne m’a point trompé, que j’étais en mesure d’y proposer des démonstrations invincibles sans jamais me détourner de l’apparence, ni m’écarter du commun langage. Car il m’était demandé seulement de dire ce que je pensais, comme je le pensais, sans aller jamais au delà, sans chercher derrière, sans voyages ni aventures d’aucune sorte. Telle est l’expression en creux si je puis dire, de cette forte idée qui s’offrait à moi en relief, et à laquelle le maître revenait toujours, disant qu’il s’agissait de retrouver toute la pensée dans la moindre de nos pensées, et enfin d’expliquer en quoi elle était une Pensée. Cette majuscule plaisait ; mais je n’en fis jamais un réel usage ; ce n’était à mes yeux qu’une politesse. Et si quelque trait me distingua aussitôt de mes condisciples, qui certes ne vénéraient pas le Maître moins que moi, c’est bien ce trait-là. Jamais je n’eus l’idée de quelque objet d’accès difficile, et caché comme dans des nuages, comme un Sinaï où il faudrait aller, et d’où il faudrait revenir portant les Tables de la Loi. Nul mystère à mes yeux, soit dans la variété de la nature, soit dans les profondeurs de l’âme. Nul passage, nul saut périlleux, entre mes faibles pensées et la pensée absolue. Au contraire je me trouvai aussitôt affermi et pour toute une vie sur mon terrain propre, n’ayant à résoudre jamais que cette seule question : Qu’est-ce que je pense réellement dans mes pensées les plus naturelles ? On voit ici la Rhétorique revenir ; car mes pensées sont des pensées, mais d’abord très mal exprimées ; et bref, je n’eus jamais à débrouiller au monde que ceci, qui à vrai dire n’est pas peu : Qu’est-ce que je pense dans chaque concept, comme Espace, Temps, Cause, Liberté, Nécessité, Force, Droit ? L’idée même de chercher plus avant et en quelque sorte au dehors (mais voici un exemple : Qu’est-ce que je pense quand je dis au dehors ?), cette idée-là ne m’est jamais venue. Je dirais bien aujourd’hui que, du moment que je pense correctement, je pense absolument. En quoi j’étais et je suis encore irréligieux, mais dogmatiquement, ce qui peut passer pour neuf. Le plus étonnant ici, c’est que je n’ai jamais réfléchi au système de mon Maître sans retrouver aussitôt cette même idée ; mais c’est la plus cachée aussi ; c’est en Spinoza qu’on peut l’apprendre ; j’aurai à revenir encore plus d’une fois là-dessus. On ne se sauve point aisément de Spinoza, mais je m’en suis sauvé, sans le nier jamais, en le prenant ainsi, et j’ose dire en surface seulement, occupé seulement de redresser la phrase célèbre : « Ma maison s’est envolée dans la poule de mon voisin », et autres fautes de rhétorique. Il me revient à ce sujet un souvenir d’écolier encore, et bien mince ; mais je fais argent de tout, n’ayant que peu de matière. Comme Lagneau me parlait au sujet d’un camarade plus jeune, et que j’ai toujours aimé, plein d’élan et de feu, enfin tel qu’on se représente le jeune philosophe en ses premières effusions, le Maître trouva à dire, après un éloge de cœur, que ce garçon manquait de rhétorique. Le son de cette parole m’étonna. J’en ai vu depuis les suites, et comment, après avoir trop espéré, on revient à l’Idolâtrie, c’est-à-dire à prendre les discours mal faits comme ils sont et l’Apparence comme elle n’est point. Nous ne sommes pas si loin de la route de Metz ; car plus d’un y est entré avec gloire, mais moi j’en suis encore à regarder cette route sinistre, m’attachant à bien penser, à complètement penser cette simple question : « Que faisais-tu là ? »
On naît homme de troupe. L’homme de troupe creuse où on le met. Je n’oublierai jamais cette première dissertation où j’écrivis uniquement ce que je voulais écrire, et exactement ce que je pensais, sans rien de confus, sans rien d’ambitieux, sans aucune trace d’imitation ni de flatterie. « Quelles seraient, demandait le Maître, les impressions d’un aveugle-né à qui une double opération rendrait successivement, à quelques jours d’intervalle, l’usage des deux yeux ? » Quelque sot ne manquerait pas de dire qu’il faut ici faire l’enquête, interroger l’aveugle-né ou le médecin. Or, si quelque chose me fut évident après trois mois d’attention aux discours toujours assurés, quoique toujours tâtonnants, que j’entendais sur ces questions-là, c’est que l’opinion de l’aveugle ou du médecin ne peut qu’ajouter quelques formules mal venues à celles que l’on entend ou que l’on lit communément là-dessus, par exemple que les objets sont vus d’abord sur un même plan, ce que l’on arrive à faire dire à l’aveugle, ou que les objets doivent d’abord paraître renversés, ce que l’on n’arrive point pourtant à lui faire dire. C’est mon affaire, il me semble, de deviner ces fantastiques témoignages, et même de les trouver au naturel dans mes pensées immédiates, ou plutôt dans l’expression qui m’en vient d’abord. Les mots permettent tout et les maisons s’envolent. Quand je vis se présenter ces impossibilités, et donc ces nécessités, dans nos connaissances les plus naturelles et les moins travaillées, qu’il faudrait nommer l’apparence de l’apparence, j’eus un monde devant moi, un travail sans fin, et une allégresse admirable. Je suis le même encore, et dans ce travail encore ; et cette attitude m’a valu en toute rencontre le mépris plus ou moins déguisé, et quelquefois la colère, de tous les Importants sans exception. C’est ce qu’ils appellent juger sans vouloir s’informer. Je leur pardonne, et j’espère qu’ils seront quelque jour battus et contents. Toutefois cela ne m’inquiète guère. Mais que j’aie saisi le commencement et comme l’esquisse de ce mouvement dans le seul homme que j’aie vénéré, cela ne peut point aller sans quelque examen des causes. Après des années de méditation là-dessus, et celles-là non sans tristesse, j’aperçois que tous les problèmes de la pratique, et exactement de la politique, sont ici rassemblés. Il faut, en d’autres termes, que ces pages enferment aussi les aveux d’un radical impénitent.
Devant mon papier blanc, je ne vis pas si loin. Je m’appliquai seulement à dire à l’aveugle, en langage correct, ce qu’il aurait voulu dire mal. Mais quel besoin d’entendre l’aveugle ? N’apprenons-nous pas à voir à chaque instant ? Pour mieux dire, c’était une expression du Maître, et il me plaît ici de l’emprunter, voir n’est-il pas à chaque moment explorer comme fait l’aveugle ? Il n’y a point là de difficulté, si ce n’est le manque de courage, qui nous porte à aller chercher d’abord quelque nouvelle relation là-dessus. Je me souviens que j’eus seulement peine à décrire, au moins par approche, ce que voit un homme qui ne sait pas encore ce qu’il voit ; car il faut qu’il y ait quelque affection d’abord, sans lieu ni forme, qui serait mieux nommée sentiment que sensation ; encore eus-je bien soin de dire que cette première affection ne peut jamais être sentie que par souvenir et retour, enfin par comparaison avec un premier essai de représentation. Ce travail est Bergsonien ; j’indique ici en même temps, comme l’apercevra le lecteur attentif, comment le moment Bergsonien est nécessairement dépassé de toutes les façons. Bref je fus content de moi pour la première fois, hors des mathématiques. Le Maître dit seulement que c’était bien, et je n’eus pas le premier rang. Sans doute craignit-il une redoutable facilité, et trop peu de respect aussi à l’égard des sottises que l’on lit partout. La première place était occupée, et fortement, par un garçon au large front qui a fini par douter de tout et de lui-même. Il admirait par dessus tout Bouvard et Pécuchet, et je gagnai un moment cette maladie. Sans doute aperçut-il trop d’erreurs à redresser, et prit-il le parti de s’accommoder à la sottise régnante selon le mode de l’ironie ; cela mène fort loin. Et voilà une idée qui ne me vint jamais. Au contraire, puisque je voyais que, dans des questions si simples, le savoir ne préservait pas de l’absurde, tout m’était clair, et je devinais des maux incroyables seulement dus à l’infatuation, à l’imitation, au faux respect. Ce vif mouvement et ce départ sans précaution durent effrayer le Maître, pour des raisons dont j’ai déjà fait paraître quelques-unes, et qui sont de morale et de politique.
Lagneau avait la sévérité du saint, mais il ignorait nos existences aventureuses. Il était seulement en défiance de ce que nous pouvions faire, laissés à notre seul caprice, et il n’avait pas tort. Il n’est pas une de nos actions qui ne l’eût indigné ; et sous ce rapport le garçon dont je parlais, si attentif aux respects de forme, ne valait pas mieux que moi. Mais ce n’était pas une raison de ne pas vénérer et craindre le Maître. Aujourd’hui, encore bien mieux qu’en ce temps-là, j’aperçois comment la doctrine de la Liberté porte celle du Devoir. Comme je ne me pardonne pas aisément de manquer de courage dans la spéculation théorique, je voudrais bien aussi n’avoir jamais été lâche dans le sentiment ni dans l’action. Ainsi, les vertus dont le Maître donnait l’exemple, je puis les enseigner sans aucune hypocrisie. Ma piété serait donc sans aucun mélange, si je n’avais cru discerner en ce Maître de Liberté une disposition étonnante à confondre les écarts de la vie privée et les hardis jugements de la vie politique comme résultant d’un même fond de diabolique révolte. Descartes fait voir partout la même prudence.
Quand Jules bachelier m’écrivait : « Je vous conjure de ne point vous mêler de politique », je n’en étais pas surpris. Au regard de ce théologien, l’ordre politique ne pouvait apparaître que comme une suite de l’ordre universel. Qu’il y eût des pouvoirs, c’était comme une disposition impénétrable de notre monde humain ; que ces pouvoirs pussent être aveuglés, c’était un compte entre les hommes providentiels et la providence elle-même. Toute résistance, et même toute critique publique, était alors considérée comme l’effet des désirs et des passions, désordre dans l’État et désordre dans l’individu. Le devoir d’obéir, et, d’une certaine manière, juste autant que les opinions sont des actions, le devoir de respecter, rentrait ainsi dans le devoir envers soi, ce qui n’empêchait nullement ce grand Administrateur, comme on sait, de gouverner énergiquement selon sa conscience, selon sa part de pouvoir, et selon la place qu’il occupait dans l’ordre humain. Je ne trouve pas ici de difficulté. Chacun fait son métier d’homme, et le reste aux Dieux, comme Marc-Aurèle aurait dit.
Que Lagneau réglât l’ordinaire de ses actions et toutes ses pensées politiques selon de tels principes, c’est ce qui paraîtra évident d’après ses lettres, et j’en puis témoigner d’après cette crainte qu’il montrait toujours, qu’on ne prît le pouvoir de penser pour le droit d’oser tout dire. Mais on verra dans la suite que l’idée d’une existence respectable ou, pour parler autrement, d’un Dieu objet, n’avait pu tenir dans ses pensées. On a vu déjà dans ses actions, dès que son propre jugement l’éclairait assez, une méthode qui pouvait faire scandale, et qui fit scandale en effet. La chose jugée n’était rien à ses yeux. Petit exemple, je le répète, mais qui n’était pas petit pour l’écolier. Il est impossible que devant cette conscience scrupuleuse le problème des pouvoirs ne se soit pas posé. Cet homme voulait être religieux, et, dans un sens profond, il l’était. Mais ayant jugé une fois les pouvoirs réguliers, les ayant condamnés et redressés, pouvait-il promettre une obéissance sans condition, bien plus une obéissance d’esprit sans condition, comme pourtant il me paraît qu’il a toujours voulu faire, à l’égard de l’ensemble des pouvoirs divinisés en quelque sorte sous le nom de la Patrie ?
Nous voici encore une fois sur la route de Metz. Lui-même, un demi-siècle plus tôt, comme j’ai dit, s’est évadé de Metz et a combattu en volontaire dans l’armée de Faidherbe ; ces rencontres réchauffent le cœur. Ici donc, et quant à l’action, nous étions d’accord et la Grande Ombre était contente. Mais c’est moi qui par réflexion n’étais pas content. Car cette volonté de croire et en vérité d’adorer, quels que fussent les chefs, et en prenant la haute politique comme un mystère impénétrable au commun, c’était bien clairement à mes yeux la cause responsable de ce massacre machinal auquel je participais. Or j’admets qu’il faut finalement obéir ; mais qu’il faille encore plier ses pensées, et approuver pleinement ce que l’on fait, c’est ce que je ne puis recevoir. Et j’eus dans ces nuits sinistres plus d’un débat avec la Grande Ombre. J’allai jusqu’au reproche, il me semble. J’évoquais cette anecdote du professeur prussien, envers qui il avait manqué au devoir homérique de l’hospitalité. Je me disais et je lui disais : « Quel exemple pour moi d’une folie adorée ! Toutes les passions reviennent ici. Quoi ? Mon devoir le plus clair n’est-il pas maintenant d’aimer à tout risque cet ennemi aveuglé qui à toute minute cherche à me nuire ? Ce n’est pas dix ans après que je dois pardonner, mais c’est tout de suite. Quand je ne le pourrais pas, je sais que je le devrais. Ce sont des hommes ; et, s’ils l’oublient, c’est à moi de m’en souvenir. Tout m’y invite et jusqu’aux anciennes traditions de la chevalerie, mal soutenues pourtant par l’idée théologique du jugement de Dieu. » Dans le fait je reconnaissais bien le Fanatisme, quoique la religion fût autre. Sur ce coupant, il me semble qu’on ne peut rester. Dès que l’on pense, il faut tomber d’un côté ou de l’autre. Ou bien revenir au Dieu objet, ou bien examiner tout. En ce second parti, nous sommes à l’ouvrage sur le bord du temps, et en grande incertitude, non pas de ce que nous devons penser, mais de ce qui sera, sans autre ressource que d’expliquer tout ce qu’on pourra à soi-même et aux autres, et devant la menace de l’ignorance et des passions, qui donnent si vite à la liberté un hideux visage. Mais en quoi la guerre est-elle moins hideuse ? En n’importe quel cortège révolutionnaire on retrouvera ce mélange de courage et de colère, cette exaltation et cet avilissement, ces idées sublimes et cette misanthropie. Avouez seulement que le plus redoutable cortège, le plus enivré, le plus convulsif, est un petit mal à côté de ce fossé fulminant et saignant qui dévorait chaque jour des milliers de victimes. Que les pouvoirs soient absous de ce crime, et que les chefs de révolte ne soient pas absous de l’autre, voilà qui suppose un choix absolu concernant l’existence donnée, et une sorte de sauvage préférence pour l’ordre de fait, quel qu’il puisse être. Or quand l’esprit a repoussé de croire à l’existence comme à un absolu, il faut se résoudre, tout au moins, à penser pour le mieux et à tout dire, et enfin à tuer la formule creuse dès qu’elle paraît. Sauver cette puissance de penser, ne la soumettre à rien, ne la déshonorer par aucun genre d’ivresse, n’est-ce point la morale, ô mon Maître ? Et si je n’ai pu la suivre toujours, est-ce une raison pour que, d’enthousiasme, j’y manque en ce cas-là ? Ou bien est-ce ma punition ? N’ai-je plus le droit de tenir ici pour la pensée, quand je l’ai trahie tant de fois ? Je fais les demandes et les réponses. Et il le faut bien.
Tel serait peut-être le dernier mot de cet homme bon et redoutable. Peut-être viendrait-il à me rappeler que la morale n’a pas pour première fin de juger les autres, mais plutôt de se contrôler soi. Et qu’enfin c’est le fond de l’injustice si l’on exige paix et justice des autres en n’apportant au fond commun que mauvaise foi, fantaisie et guerre. Il me terrasserait ainsi, je le vois bien ; il me condamnerait à faire la guerre. Aussi l’ai-je faite, et je ne dis pas que je n’aie pas mérité de la faire. Mais dois-je adorer pourtant le diable et sa fourche ?
Je veux pousser encore un peu plus loin ces amères pensées. J’y reconnais ce gris de la justice, sans agrément, mais sans confusion aucune, que j’ai imaginé dans cette grande prairie où Platon nous invite à choisir notre paquet. On peut choisir, mais non dans le paquet. J’ai mis quelque temps à bien entendre cette fable. Cela ne veut point dire que tout soit fatal, et que l’on choisisse des tranches d’avenir, seulement assemblées par la nécessité extérieure. Cela c’est l’image et l’écorce ; le choix en image ne serait point un choix ; tout serait mécanique, et on aurait quelque raison d’accuser Dieu. Mais je ne l’entends pas ainsi ; car ce n’est pas par une nécessité extérieure que le tyran se cache de chambre en chambre, sans pourtant pouvoir dormir. Ce n’est pas par hasard qu’un mensonge marque de mensonge beaucoup de nos pensées, et peut-être toutes. Ce n’est pas par hasard que le souvenir de la colère est colère encore, et que paresse est une raison de paresse, ironie, d’ironie, et ainsi du reste. Si nos fautes revenaient sur nous avec leur même visage, ce serait encore un avantage, comme Platon dit, car c’est pénitence ; mais qui ne voit que le châtiment serait une récompense ? La justice va plus loin, et toujours par des pensées, non point par des prisons. Quand Platon veut nous dire que le paquet est fait et qu’il faut le prendre tout, il entend dans le fond qu’une pensée est toute la pensée ; il nie l’extérieur, et un genre de suite qui a la forme de l’extérieur.
Je reviens à la guerre. Il est clair que celui qui nie la guerre et la refuse veut diviser le paquet. Prendre permission pour d’autres fautes, et la refuser pour celle-là. Mener la vie comme une guerre, et faire ce qui plaît, on se jette sur ce paquet-là ; on y trouve guerre enfin à découvert, et l’une des causes que l’on voit le mieux est que le chef a gouverné comme le fantassin a vécu ; il est bien plaisant d’accuser le chef. J’apercevais des liens de ce genre dans les Mémoires du Cardinal de Retz, œuvre de fer. Chacun admirera que les devoirs d’une charge d’église, toujours présents, toujours suivis, qu’une piété éclairée et même profonde dans les grandes choses, et le serment tenu de se décider toujours selon le bien de l’état, que tout cela se termine naturellement à violence et révolte, et toujours à des situations telles que « le mieux qu’on y puisse faire est encore un mal ». Mais il faut regarder à une vie déréglée absolument. De plus près encore, regardons à ce mépris pour les femmes, qui réduit l’amour à un jeu sans conséquence ; la riposte est voulue ; on la joue soi-même, par cette politique d’orgueil, de vengeance, ou seulement d’humeur, que les femmes mènent selon les passions, et qui traverse continuellement les meilleurs desseins. Il serait commode d’attendre que mademoiselle de Chevreuse, madame sa mère et les autres, rendissent justice contre injustice ; mais elles rendent injustice et folie, et c’est la justice de Minos, Eaque et Rhadamante. Je comprends un peu mieux d’après cela ces femmes si promptement durcies au feu de la guerre, si légères à parler, à chanter, à célébrer. J’y vis toujours comme une vengeance, mais bien au-dessus de tout projet ; ce n’est que la dureté masculine renvoyée à ses œuvres, la guerre paraissant alors, non point du tout comme la punition de cette autre guerre contre les faibles, et de tout ce mépris, mais plutôt comme une sorte d’excuse et de justification, par une nécessité d’obéir auprès de laquelle celle où se trouvent les femmes n’est presque que douceur. La tendresse était comme délivrée et rendue ; l’amour baisait ces mains sanglantes. L’Amour trouvait à être selon une certaine justice qu’il exige toujours. Cet exemple en éclaire d’autres, quoique le détail nous passe. J’ai souvent remarqué, et non sans impatience, un mélange étonnant, dans mes rudes compagnons, de révolte et d’enthousiasme, je dirais presque de pitié, comme si d’un côté ils réprouvaient, et comme si, de l’autre, ils reconnaissaient une destinée enfin égale, enfin commune, des pensées en clair, un accord des volontés seulement tardif, après cette paix énigmatique. D’où j’arrive à comprendre les sévères pages où Lagneau a défini le devoir pratique à l’égard du prochain. Scandale à mes yeux, scandale à nos yeux, que l’amour ne doive jamais emprunter le détour politique. Et pourtant, qu’est-ce que le détour politique, sinon un essai de recevoir plus qu’on ne donne, et enfin d’assurer la paix sans que chacun y sacrifie autre chose que ce à quoi il ne tient pas ? « Vivons en paix, voulez-vous ? Mais sans rien changer. » D’où, par cette réflexion, une charité hautaine, j’entends qui jure de ne point changer l’ordre, parce que l’ordre, tel quel, n’est que l’exacte expression de ce qui manque en nos actions réelles. Et si cet ordre est médiocre de toutes façons et terrible à un moment, par son inhumaine structure, ce n’est que notre faute exactement renvoyée. Et, comme dit la Voix, Dieu est innocent. Voilà le tour que je puis faire à l’intérieur de la Sévérité. Pour le dehors je m’y heurte comme à une porte de fer ; mais la porte n’est pas fermée.