Saint-Simon le duc connut à la Trappe de Rancé un monsieur de Saint-Louis qui y faisait retraite après un long service de guerre. Cet homme s’était crevé un œil d’un coup de houssine, en corrigeant un cheval. Cette image est digne de Platon. Il n’est pas un homme de guerre sur qui la guerre pèse comme un crime ; mais je crois plutôt qu’elle équilibre cette contemplation sans paroles par le juste rapport des fautes à la punition. « C’est toi qui l’as voulu. » J’ai dit que le Maître ne traitait point de Morale. Mais il nous lisait Platon comme une Bible, et souvent La République, où, à mesure que l’on approche de la fin, et par cette implication des caractères et des constitutions, par le tableau final de la tyrannie, se règle peu à peu le compte de l’homme par la Somme intégrale de ses pensées d’aventure. Le Maître estimait sans doute que c’était bien assez si nous savions lire, et aussi qu’il faut apprendre à lire en considérant d’abord l’encrier, le morceau de craie et le cheval de bois. Il y a du secret dans toutes les grandes âmes, et ce qui est le plus secret est, par le jeu des passions, ce que nous voudrions savoir d’abord. D’où cet amour qui refuse pitié. Je ne puis expliquer mieux les nuages toujours circulant autour de ce front sublime. Et ce n’est pas trop dire que dire qu’il fuyait et haïssait le clair. Clarum per obscurius, ce fut sa devise. Car la clarté est comme un refus. Mais la Pensée est justement le refus du refus. Ici je revois son visage et son geste. Assurément je ne me trompe pas d’un cheveu. Mais aussi ce visage est sans doute le seul signe auquel j’aie fait réellement attention.

Il n’est presque point de natures supérieures où l’on ne trouve ce geste de refus devant ceux qui espèrent changer le dedans par le dehors ; je citerai Kant et je citerai Proudhon, si différents d’ailleurs, mais d’accord contre ceux qui ne savent pas bien obéir. Deux effets de l’action morale, et de l’union pour l’action morale. D’un côté se rassemblent des cœurs pleins de pitié et des esprits qui cherchent preuve, sans aucune disposition à adorer cet ordre terrible qui fait voir l’inégalité, la raison d’état et la guerre comme des faces de Méduse. Mais de l’autre un petit nombre d’hommes austères, plus rigoureux encore sur la preuve, plus profondément inventeurs ; souvent un seul, qui avec une pureté et un scrupule constant de justice dans sa vie privée, se place à l’égard des pouvoirs dans une situation qui produit les mêmes effets que la crainte. Platon n’aimait point trop le peuple en cortège, ni ces ânes, comme il dit, qui portent si librement la tête. En Gœthe, le même esprit condamnait Fichte. « Quand ce serait mon propre fils », disait-il. Ce genre d’homme est inexorable. Ils perdent sentiment et sont comme des pierres dès qu’ils entrevoient, et ils entrevoient de fort loin, une cohue d’ignorants qui demandent justice. Ces Maîtres craignent une guerre d’esclaves. Je soupçonne que l’expérience des passions en eux-mêmes, et des cohues de l’âme en ces renversements, les font indulgents d’une certaine manière, mais sévères aussi, à l’égard de tout mouvement anarchique. Il se peut aussi que l’Esprit leur fasse peur, par la liberté infinie qu’ils y trouvent, car l’Esprit peut nier tout, et c’est la démarche propre de toute pensée de se réfugier d’abord en ce centre de négation, comme Descartes le fait voir à tous les moments de sa réforme. On comprendra assez que Lagneau avait touché ce point d’indifférence d’où l’on revient, et même y retournait toujours ; dans ce mouvement de la réflexion, il n’était que bonté et grâce, en ce monde d’écoliers, fermé à la politique, ouvert au monde ; c’était le moment de l’incrédulité et de l’innocence. Il est vrai aussi que cette enfance du monde n’est possible un moment que par l’ordre sévère autour. L’autre mouvement, qui fermait la porte, avait la dureté militaire. Il y avait de la violence dans ces soudains changements. Violence contre violence, en lui-même d’abord, comme Platon l’a tant de fois rappelé. La justice n’est point aimable, mais plutôt redoutable, quand elle commence par le redressement de soi par soi. Je ne puis comprendre autrement le drame que je veux appeler physiologique, et qui fatiguait jusqu’à l’épuisement ce corps vigoureux. J’ai su qu’il avait prédit quelque chose me concernant. « C’est une violence, dit-il, qui se tournera contre elle-même. » C’était trop d’honneur. Mais cela donne vue sur cette puissante nature et sur les flux et reflux de ce sang vif qui colorait ses lèvres de vermillon pur ; ce signe ne trompe guère.

On verra, d’après ses lettres, qu’il n’était nullement socialiste ; on devinera même qu’il ne recevait point qu’un homme raisonnable pût l’être. Cela arrête net ; aussi j’ai voulu, en disant ici tout ce que j’ai pu saisir de cet homme, préparer le lecteur à ce passage, faute de quoi l’Académicien y croirait reconnaître sa faiblesse et l’adorer, et l’autre parti la maudire. La privation n’est rien ; mais de la force pensante aussi il faut s’arranger au mieux.

Le socialisme est profondément une politique ; en quoi il s’oppose directement à l’esprit chrétien, qui enferme un mépris à l’égard de toute politique. Et le fond de la politique est de modifier les situations, en vue de changer les pensées. Sous quelque forme qu’on la prenne, dans le cabinet d’un ministre ou dans le grenier d’un révolutionnaire, toujours elle s’en prend au rapport extérieur ; cette vue définit entièrement la faveur, qui prétend ramener les mécontents et y réussit souvent. C’est misanthropie ; car l’esprit est digne d’être crossé, c’est son droit propre. On voit que la charité s’entend en deux sens ; et le commun langage le fait bien voir, par ceci que le plus beau mot peut-être et le plus fort se trouve être aussi bien le plus faible et le plus avili. Il y a une charité revêche et comme janséniste ; l’autre est de faveur, et voudrait récolter sagesse. L’esprit chrétien va tout à la première, qui honore esprit, courage, volonté, vertu, une même vertu sous ces noms, et qui n’honore rien d’autre. Je dis esprit chrétien, je dirais aussi bien esprit stoïcien. Marc-Aurèle laisse chacun à sa place, bonne ou mauvaise, parce qu’il n’y fait point de différence. Cela est hautain. On retrouvera ce ton dans les Simples Notes ; mais cela est hautain, pour les deux, par une idée de l’égalité qui méprise les différences au lieu de les effacer. Cette vertu est ce qui sauve la guerre où, comme a dit quelqu’un, l’inégalité est la loi, entendez que la justice n’y est point du tout dans la rencontre ni dans l’extérieur, mais uniquement dans une fière simplicité que l’on rencontre quelquefois. J’ai connu un héros janséniste parfait en ce genre, et à qui il était impossible de ne pas obéir, par ceci qu’être au-dessus ou au-dessous n’était point de plus d’importance à ses yeux que pour les pierres d’un mur. Le pouvoir ainsi gouverné gouverne sans faiblesse. Ici l’homme répond à l’homme ; et l’on ne va point chercher quelque égalité de géométrie ou de latin ; cela même instruit. Nous ne sommes point quittes à l’égard d’une inégalité si belle ; et, pour ma part, je ne démêle pas sans peine en mes sentiments les plus forts une égale disposition à la révolte et à l’obéissance.

L’autre charité n’est que flatteuse, dans le sens où Platon le dit de la rhétorique en son Gorgias. « Donnons-leur trois francs cinquante », disait un homme d’État assez cynique devant les gémissements des femmes, au temps où les hommes étaient au péril. La Raison peut reprendre cette idée et en faire système. Le système est que tout homme est capable de s’éveiller en esprit jusqu’à être enfin respectable, mais qu’il faut commencer par changer la condition extérieure, en adoucissant cet excès de travail, d’esclavage et de malheur qui hébète l’esprit. Hugo a pensé cette idée avec force, et l’autre idée aussi, sans pouvoir les joindre. Toujours est-il que l’essence du socialisme est de subordonner la vertu aux situations, comme il éclate dans les conceptions de Karl Marx. Cette idée de regarder d’abord aux droits, et au droit étonnant d’exister, qui est le principe de tous, est bien une idée, et ainsi va fort loin. C’est la même chose que de diviniser l’objet, c’est un Spinozisme mal entendu, et c’est peut-être le Spinozisme. En ce travail où il faut que je devine presque tout, on me pardonnera ces détours souterrains, d’où j’arrive à quelques lumières. On trouvera, dans un article de critique de Lagneau sur une traduction du Court Traité, une note étonnante sur la Bible, et qui m’éclaire certains traits du Maître. La note est injuste à première vue, car la terrible religion de Job ne laisse à l’homme que patience au travail et résignation héroïque ; et l’on ne peut pas dire que le bonheur soit proposé ici comme fin. Mais le regard de Lagneau lisait plus loin que le nôtre ; et sans doute apercevait-il que ce culte presque fanatique de l’immense existence telle quelle devait conduire à une recherche du bonheur, en vérité sans espérance, et au fond mécanique, comme les travaux des fourmis. L’esprit n’étant pas fait pour cela, et portant mieux tout malheur que la négation de lui-même, peut-être tenons-nous ici par les causes la colère communiste, et ce paradoxe de fonder l’extrême paix sur l’extrême guerre. Les socialistes voudraient bien rester entre deux ; mais leur principe les force, qui est de changer d’abord la maison, en vue de changer l’habitant. Cela revient à attendre la justice autour pour être juste. On verra plus loin que toute la philosophie de Lagneau vise à subordonner l’Entendement au Jugement. Or c’est une vue d’entendement à proprement parler de changer l’objet selon la règle, afin de trouver à appliquer la règle ; au lieu que le Jugement s’exerce sur la situation maintenant perçue et fait ordre de tout. « Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse », tel est le dernier mot de l’entendement ; au lieu que le Jugement ne redresse point du tout le bâton, mais le pense courbé selon le vrai, c’est-à-dire selon l’eau et selon l’œil, et ainsi pense encore mieux. Bref, au regard d’une philosophie qui veut penser droitement dans la perception même, et non point au-dessus ni au delà, ce n’est point demain ou dans dix ans que l’esprit s’éveillera. Le rêve n’est que de paresse, et la vérité du rêve c’est la perception. Dieu de chaque moment, tel est le Jugement ; et il ne demande point que l’objet soit autre ; non, mais que la pensée soit autre. Sur cette surface du présent, seule à nous, se tient donc cet Esprit incorruptible, qui n’attend point et qui n’espère point, assez occupé de passer du chaos à l’ordre, comme à tout réveil il faut faire. D’où je comprends encore mieux ce geste des mains, que j’essaie encore d’imiter en mes meilleures réflexions, et qui refuse de prendre. Aider, c’est donner la main ; mais la confiance entraînera les deux. Voilà à peu près tout ce que je sais dire de ce refus de politique. Ainsi me voilà en cette bordure, me défendant d’y trop croire, et de m’y jeter ; mais il n’est pas défendu d’y regarder.


Lagneau ne traitait jamais de Morale. Sans doute se défiait-il des passions ; mais je ne crois point du tout qu’il eût été en ces matières hésitant ou indulgent. Bien plutôt je le vois terriblement clairvoyant et sévère. Mais quoi ? Nous étions des enfants, et il ne nous connaissait guère. Dans les circonstances rares où je l’ai vu agir, dans d’autres qu’on m’a rapportées, il était prompt, hardi, et sans ménagement pour lui-même. Peut-être estimait-il que la morale en discours est trop facile. Peut-être aussi était-il naturellement retenu par d’autres leçons qui se présentent d’elles-mêmes les premières, et qui l’occupaient toute l’année. Toujours est-il qu’il n’a jamais traité devant moi que de la Perception et du Jugement. L’inévitable préambule sur la Méthode de la Psychologie ne faisait que préparer ces deux leçons principales. Je sais que dans la suite il lui arriva de traiter de l’existence de Dieu ; j’ai supposé longtemps qu’il n’y avait eu que le titre de changé ; je ne me trompais guère. Je ne me fie, à la rigueur, qu’à mes propres souvenirs. Toutes les heures sérieuses de ma vie ont été occupées à répondre à cette question : « Que pensait-il ? Que voulait-il dire ? » Il n’y a pas longtemps je revenais à une formule que j’ai entendue plus d’une fois : « Retrouver dans une de nos pensées toute la pensée », et je buttais là comme autrefois. Je ne me plains point de cette lenteur d’esprit ; c’est lui qui m’apprit à mépriser mes fragiles constructions. Toujours est-il que j’avais assez de lui pour méditer cent ans. Un ami plus jeune que moi m’avait entretenu plus d’une fois de cette leçon fameuse, où le Maître allait à conclure, je résume comme je l’entendis de cet ami, à conclure que Dieu ne peut être dit exister, puisqu’exister c’est être pris dans le texte de l’expérience. Nouveau thème pour des méditations difficiles ; j’y retrouvai un Cartésianisme poussé à bout, et qui certes n’avait rien de Spinoza ; car, ce que j’ai toujours remarqué en Spinoza, c’est que l’Immense Existence s’y offre la première, dans son Idée, il est vrai, et donc tout entière en chaque rencontre, mais enfin d’abord existence, et de là essence, et finalement pensée, d’où une liberté murée. J’oserais presque dire que les premières démonstrations de Spinoza vont plutôt de l’existence à l’essence, au rebours de Descartes. Mais je prends ce commentaire à mon compte ; je n’en veux point charger le Maître ; on voit seulement par quel détour j’essayais de deviner l’essence qui passe l’existence. Au reste je ne poussais pas bien loin par là, et même j’aurais choisi de ne rien dire là-dessus si, quelque temps après que j’eus commencé d’écrire ces mémoires, je n’avais reçu une visite mémorable. Nous avions annoncé notre projet de rassembler les écrits de Lagneau ; cette nouvelle avait couru. La réputation où est encore Lagneau, après une courte vie et si peu de bruit, est quelque chose de miraculeux, et qui fait honneur à l’espèce. Bref je vis arriver chez moi un homme de forte structure, à tête chevaline (Diogène disait à Platon : « Bonjour, cheval ») et de rustique simplicité. Il portait une valise bourrée de papiers, d’où je vis sortir les leçons déjà connues, par lui rédigées, à ma grande honte, comme je n’avais su faire, et enfin les précieux cahiers portant au titre « De l’existence de Dieu ». Cet homme, que je surnommai aussitôt l’Homme de Dieu, avait été pêcheur de morue dans sa jeunesse, et puis marin long-courrier, ensuite étudiant, et, sur la trentaine, élève de Lagneau, justement après moi ; finalement laboureur et éleveur de bœufs en cette Normandie, notre commun berceau. Ceux qui ont connu Jules Lachelier, Normand lui-même, pourront se faire une idée de cette tête à forte mâchoire, de cette structure tassée et osseuse, de cette méditation sculpturale d’où remonte le regard bleu, mouvement de retour et de réveil à ce monde-ci. Lagneau était autre, et, à ce qu’il me semble, interrogeait l’objet toujours. Imaginez donc cet autre sage, assis contre sa haie normande, tirant ses cahiers de sa poche, et trouvant là le dernier mot sur sa destinée, enfin ce qu’il avait vainement cherché autour du monde, comme il m’a dit. Je me retrouvai au temps de Solon. L’amitié fut prompte, par ceci de commun que nous n’avions ni l’un ni l’autre jamais craint ni respecté aucun être au monde à l’exception de notre commun Maître. Je lus donc les pages sublimes. La marque y était, mais aussi quelque chose d’abstrait et de désertique, qui n’était point dans mes souvenirs d’écolier. Un autre genre d’écolier, un autre genre aussi de sérieux, avait-il rabattu tous les ornements sur ce pierreux chemin ? ou bien le Maître sentait-il qu’il était temps de finir ? Ou bien l’attention dévorante de ce nouveau disciple, qui attendait toujours le dernier mot, avait-elle insensiblement tiré l’analyse hors de ce monde jusqu’à l’extrême bord de la réflexion dialectique ? Je me trouvai d’abord ici comme je fus tant de fois devant les pages les plus abruptes de Fichte ou de Schelling, cherchant l’objet, qui, dans Hegel au contraire, ne me manque jamais. Toutefois je reconnaissais l’accent du Maître, et sa pensée, à n’en pas douter. Il fallait jurer, je jurai. Je décidai que ces pages seraient imprimées telles quelles, et je fis bien. Maintenant je sais que le dernier mot y est. Toutefois je n’aurais pas cherché si loin. Que me manque-t-il ? Un genre de désespoir, et de n’avoir pas douté assez loin. De n’avoir pas été assez Spinoziste pour perdre Descartes et le retrouver. J’espère qu’une partie s’éclairera par l’autre. Pour ce qui est de cette leçon, qui sera célèbre, et de ce Dernier Mot, voici ce que j’en comprends.

Je n’ai jamais cédé au Fatalisme, et là-dessus j’ai bravé le ridicule. On sait que tout penseur, ou presque, est sarcastique contre la liberté, et Spinoza lui-même. Toutefois c’est en Spinoza que j’ai le mieux compris que l’ordre des idées, quoiqu’il soit le même que celui des choses, pourtant ne lui ressemble en rien, allant jusqu’à apercevoir que l’idée du cercle ne ressemble nullement au cercle, ni l’idée de la ligne à la ligne. Par là, il m’apparaissait impossible que les idées fussent dites exister, en aucun sens ; mais plutôt elles étaient faites et refaites, non pas arbitrairement, non pas nécessairement non plus. Je compris alors en quel sens Lagneau, dans une lettre sur Spinoza, dit qu’il y a deux nécessités. Mais depuis, revenant à Descartes, je ne voulais point dire deux nécessités, car c’est bien assez d’une. Et, quoique je ne sois que trop sujet à prendre l’imagination pour l’entendement, je fus ramené par la vertu des premières leçons de Lagneau sur la perception, et aussi par l’avertissement Spinoziste, à comprendre de nouveau que l’étendue en son idée n’est pas ce vêtement aux couleurs éclatantes ou pâles, et que la ligne droite, en son idée, n’a point de longueur ni de parties. D’où l’on est gardé contre ces erreurs brillantes et grossières qui reviennent de temps en temps, et qui sont l’épreuve de l’apprenti. Je regardais par là, content de tenir mon poste d’homme, qui est à la surface de ce monde, et occupé à manier ce monde le plus longtemps possible sans m’en laisser mordre.

Maintenant, en remontant vers mon propre être, j’apercevais plusieurs choses qui étaient à considérer. La principale, la plus étonnante, était que l’entendement lui-même était en quelque façon mécanique, ou, si l’on veut, physique, comme Descartes l’avait dit. Car il n’est point de démonstration sans objet, je dis sans existence ; les figures et aussi bien les écritures d’algèbre sont des objets existants ; ainsi mes conclusions sont toujours d’existence, comme le Si de nos hypothèses nous en avertit assez. Ce monde mécanique est bien l’image de l’autre ; et nous y glissons et nous y tombons encore, sur un chemin seulement mieux tracé. Il y a de l’irrévocable par une définition, dès que nous la faisons exister avec d’autres. Mais que l’esprit soit jamais pris en ces jeux de nécessité, c’est ce que je n’ai pu concevoir. Cette position intermédiaire consiste seulement à supposer quelque chose fait et à chercher ce qui en résultera, d’après cette convention que l’on se réduit à être spectateur. Ainsi nos démonstrations et nos calculs imitent assez bien les choses que l’on laisse courir, mais n’imitent point, et ne peuvent, les actions véritables, où l’on modifie au lieu d’observer. Cela est mal compris, parce que l’immédiat de l’action n’est pas objet de réflexion ; la conscience, qui est toujours division, n’y peut être, ni la mémoire en rien garder. Mais je ne vais pas maintenant par là. Au contraire je dois remonter vers ce que nous appelons les axiomes ou principes, dont nous faisons aisément un édifice abstrait et comme décharné, un objet enfin qui n’est plus objet, mais qui garde, et même qui rend plus sensible, le coupant et le résistant de l’objet. C’est vouloir penser sans matière, et croire qu’on le peut, et ne pouvoir. C’est garder du triangle ce qui est chose, ou existence, et prendre cela pour l’essence. Or notre condition est telle que l’on devine l’essence, mais que l’on ne peut la saisir comme un objet. Ce que Descartes exprimait comme il pouvait, disant qu’il n’y a point de nécessité en Dieu. En suivant ces difficiles idées, qui ne sont même plus des idées, en les prolongeant jusqu’au foyer et à l’intersection dernière, on trouvera quelque chose comme ce que trouva le Stoïcien, qui n’apercevait plus d’autre raison de Vouloir que de sauver le Vouloir même ; et cela parle assez clair à tout homme. Mais dans l’ordre de la spéculation théorique, encore apercevoir la Liberté suspendue à elle-même, sans rien d’autre, cela passe le pouvoir des mots ; et pourtant c’est ainsi : car l’existence est hypothétique par essence, et la course au premier moteur ou à la dernière limite est peut-être ce qui le fait voir le mieux. Le monde ainsi pris est cette fois absolument comme il s’offre, et insondable, mais non point en fait. C’est le silence éternel de l’entendement qu’il faut finalement reconnaître. Ce monde, infini à sa manière, serait donc notre charte.

Je reviens toujours au monde, ou plutôt j’y suis toujours, et au contact. Car ce que l’on trouvera de dialectique dans la célèbre leçon dont je parle, cela peut éclairer d’autres hommes, mais cela ne me touche point du tout. Il se peut que je tire Lagneau à moi, comme l’autre à lui. Toujours est-il que je n’ai point connu Lagneau hors de perception ; et c’est en cela que je le vis grand, et que je le vois grand. L’idée que le monde ne serait qu’une apparence, dont il faudrait se détourner, et que l’entendement ait des moyens d’aller chercher l’autre monde au delà, ou aussi bien de le chercher en deçà, par une réflexion sans yeux, c’est ce qui ne peut obtenir audience de moi ; et il me semble même que j’en fus guéri à jamais par le secours de ce génie terrestre. Kant, tant de fois lu, m’a ramené là par dure discipline ; Spinoza aussi, parmi tant de preuves qui glissent sur moi, par ces lumières des Scholies. Mais enfin c’est Lagneau qui m’a mis à l’ouvrage. L’idée n’est point séparée, ni séparable ; L’Esprit n’est ni loin, ni caché, ni derrière nous, ni derrière la chose, mais dedans. Una eademque res. « Vint l’Esprit, dit Anaxagore, qui mit tout en ordre. » Mais ce n’est que mythologie. L’Esprit met tout en ordre, et voilà ce que signifie l’apparence. Ceux qui ont suivi avec attention Descartes et Spinoza en ce réveil de pensée, le seul sans doute depuis Platon, ont certainement remarqué que ces penseurs ont cherché l’image sans la trouver, voulant toujours dire, même devant un miroir ou un prisme, devant un mirage même, que cela est d’entendement non moins que le soleil quatre cents fois plus éloigné que la lune. Ainsi viennent-ils à loger les images dans le corps humain, où elles ne sont plus images, mais notions vraies de la liaison du corps à l’esprit. Celui qui n’a pas médité, et j’ose dire à vide, sur les tableaux peints de Spinoza et ses images rétiniennes, ne peut me suivre. Il faut apercevoir ici, pour vaincre cette dernière apparence d’apparence, que ces deux auteurs sont encore trop dialecticiens ; mais entendons bien aussi que, sans cette préparation dialectique, nous n’aurions pu revenir du prétoire à la nature. Ils cherchent donc cette première apparence, partant de laquelle l’entendement pourrait s’élancer. Mais les images sont images faute de réflexion, non point faute d’esprit. Lagneau ne quittait point l’apparence ; d’où cette leçon sur la perception, qui ne finissait point. Je le vois traçant au tableau les apparences du cube et demandant si ces apparences étaient quelque chose avant qu’on sût de quoi elles étaient apparences. Car, qu’elles fussent sur un plan, et sans profondeur, cela se rapportait au tableau noir et à la craie, non au cube ; c’était y chercher le vrai du tableau noir et de la craie, non l’apparence du cube ; mais comme apparences du cube elles étaient vraies, par le véritable cube. Et la signification d’un de ces angles, qui me semble aigu ou obtus par la perspective, c’est justement que je le pense droit ; non pas droit ailleurs, mais droit là même où je le vois aigu ou obtus. Et à vrai dire je ne le vois pas aigu ni obtus, ni non plus droit, mais tout cela ensemble, droit et obtus, voir et penser cela, et l’un par l’autre, c’est voir qu’on voit, ce qui est voir. La vue première ou immédiate n’est rien, parce qu’il n’y a que la réflexion qui puisse faire tenir ensemble l’apparence et le vrai. Le propre du rêve pur est qu’il n’est rien pour personne ; mais l’apparence est le rêve retrouvé. Ainsi était analysée la réflexion comme réveil, en même temps que la perception comme réveil. Cette aurore de l’esprit émerveille. On ne s’en lasse point. Elle m’est neuve encore à chaque fois. Mais on voudrait croire que c’est chose faite, et courir aux conséquences ; journée de manœuvre. En cette classe, comme sur ce visage architectural, c’était toujours matin.