II
PLATON

De ses leçons sur Platon, qui furent nombreuses, amples, et toujours quelque dialogue en main, le Théétète, le Philèbe, le Timée, je n’ai retenu que Platon. Non point Platon athénien, non point Platon accident, ni moment, mais Platon vrai. Je l’ai retenu et je l’ai retrouvé. Je n’ai pas eu, une seule fois, le sentiment qu’il y eût jamais, en ces œuvres illustres par-dessus toutes, la moindre chose à reprendre, ni d’autres difficultés que celles qui s’offrent à nous tous dans notre commune situation d’hommes percevants. Or, si je sais ici expliquer ce que je sens, aucun auteur ne convient mieux pour faire entendre que Lagneau pensait métaphysiquement.

Les idées de Platon sont communément un objet d’histoire, ou bien une erreur admirable ; mais on les veut toujours séparer. Dans Platon je ne les vis jamais séparées, mais à l’œuvre, et formant la substance de ce monde. Car c’est en ce monde que l’un et l’être se posent, s’opposent et se nient ; et le jeu célèbre du Parménide est le jeu du monde. Deux est un en ces deux roses que je perçois, comme quatre est un dans les osselets du Théétète ; et il est pourtant vrai que cette unité qui les fait quatre n’est en aucun d’eux, ni non plus l’unité de chacun, qui fait de chacun d’eux une partie de quatre ; pas plus que Théétète n’est en lui-même grand ou petit. C’est par de tels rapports pourtant que Théétète et les osselets sont dits exister ; ces rapports sont substantiels, mais refusent d’être des choses. Sous mes yeux, cette participation se fait et se défait. Sous mes yeux, cette dialectique pose le courbe par le droit et le plusieurs par l’un. Sous mes yeux le grand et le petit prennent leur course alternée, et leur fuite fait en même temps deux abîmes pleins de créations. Mais l’unité les ramène au repos. D’où nous allons faire le compte de ces êtres, leur généalogie, leur filiation. Ici Platon sourit. Voici le Timée, et tous les démiurges à l’œuvre, clouant le Même et l’Autre sur l’écliptique. Et que faisions-nous tout à l’heure, nous-mêmes, dieux inférieurs et préposés, et toujours faisant être les choses par les idées ? Ainsi plaît-il à chaque Dieu, parce qu’il est bon ; et, de vrai, rien ne l’y force. Ainsi Lagneau, tenant en main le Timée, semblait lui-même une figure de Michel-Ange, séparant la lumière et les ténèbres. Je ne pense pas que l’idée soit jamais venue à aucun de nous de réfuter Platon.

Nous approchions plus près avec le Théétète ; et ce fameux passage du cheval de bois, je ne l’ai jamais relu sans y apprendre encore quelque chose. Si nous étions comme le cheval de bois, il y aurait un objet pour notre main et même pour chacune de nos mains, pour nos deux oreilles, pour nos deux yeux ; mais ce n’est pas ainsi. Ce qui fait l’objet que nous percevons, cet encrier, ce crayon ou cette fleur, c’est qu’il est objet à la fois pour nos mains et nos yeux ; et ces milliers d’apparences d’un même objet ne le multiplient point, mais l’affermissent en son unité, ou, pour mieux dire (ainsi parlait le maître), ne sont elles-mêmes plusieurs que par cette unité de la chose ; ainsi dans cet objet, encrier, crayon ou fleur, il est pensé que toutes ces apparences sont vraies sous condition, différentes les unes des autres, identiques les unes aux autres, et variées selon les lieux du monde d’où on verrait l’objet ; ainsi la loi universelle, dans tous les sens de ce beau mot, est la substance même de l’objet ; non pas ce que le philosophe y suppose, mais ce que chacun y pense dès qu’il le perçoit. Platon n’a rien ajouté au monde. Il est dit justement le Métaphysicien, non pas parce que ses Idées sont éternellement hors du monde, mais plutôt parce qu’elles sont le tissu du monde. Lagneau n’ajoutait rien au monde ; c’était Platon revivant. Un précieux ami me disait ce matin même, comme nous parlions du Maître, qu’il a connu et admiré autant que moi : « Poète lyrique que vous êtes, vous lui ferez dire tout ce qui vous viendra à l’esprit ». Lagneau a laissé trop peu d’écrits pour que je puisse me défendre là-dessus ; mais Platon existe en son œuvre ; il est facile de savoir si j’ajoute maintenant quelque chose à Platon.

C’est toujours d’après l’image du Démiurge que je me représente le philosophe véritable, ou si l’on veut le Métaphysicien. Non pas isolant les idées et les produisant dans l’abstraction, comme s’il se détournait du spectacle des choses, mais au contraire revenant de ces abstractions faciles, allant toujours du clair à l’obscur, épaississant le nuage jusqu’à lui donner la consistance des choses. Ce qui est dit aussi dans la célèbre allégorie de la caverne ; seulement il faut la lire jusqu’à la fin. Ces pages relues, on ne peut rester dans les jeux logiques ; encore bien moins peut-on laisser ce corps vivant se repaître d’ombres, ombre lui-même, mais il faut donner substance à ces ombres, et les créer continuellement. « Être ou ne pas être, soi et toutes choses, il faut choisir. » Je citerai sans doute encore plus d’une fois cette parole étonnante ; je l’écris ici pour que l’on comprenne qu’en suivant Platon je me tiens étroitement attaché à la philosophie de Jules Lagneau. J’aperçois bien les difficultés de mon sujet. Il ne manque pas de Platoniciens, et la célèbre doctrine des Idées est comme un passage où tous les philosophes finissent par se rencontrer. Lire, admirer, aimer Platon, cela ne définit pas un homme. Mais de nouveau être Platon, s’asseoir dans la caverne, et expliquer les ombres aux captifs, cela je ne l’ai pas vu plus d’une fois. Seulement alors j’ai vu un Homme. Si je ne sais pas faire toucher du doigt cette rare grandeur, à quoi me sert cette plume ? Mais attention, je suis soumis à la commune condition ; il faut que mon Philosophe existe de nouveau par l’idée ; et, si je manque de courage, je n’évoquerai qu’une Ombre plaintive, comme Ulysse. Quoi ? dit l’homme faible. Eh bien, il est mort et nous le pleurons ; mais vous ne le ferez pas revivre ; et laissons cette nécromancie. Il est vrai que si j’hésite à vouloir, aussitôt l’ombre s’éloigne et se fond ; cela fait bien voir à la fois qu’il faut aimer et qu’il ne suffit pas d’aimer. Mais quel est donc l’objet qui tient un seul moment devant le regard paresseux ? Qu’est-ce qu’une maison ? disait Lagneau. C’était là son centre ; il y revenait toujours. Aucun objet n’est donné. C’est ici que l’exemple, encrier ou morceau de craie, était mis à la question. Et il est rigoureusement vrai qu’il n’y a de perception que par une vérité de la perception ; et il est vrai aussi que la vérité de la perception ne peut être perçue ; il n’y a pas de lieu d’où l’on voie toutes les parties d’une maison ; il n’y a point de lieu ni de rapports de lieu qui représentent comment les parties ensemble font une maison, et comment les perspectives ensemble font une maison, et comment le toucher, la vue, l’ouïe explorent une maison, et comment tout l’Univers autour jusqu’au plus loin fait cette maison-là. Ainsi l’esprit dépasse la perception et à ce passage lui donne existence et naît lui-même à l’être de conscience ; par quoi l’apparence apparaît. Et je voudrais bien qu’un psychologue m’expliquât ce qu’est l’apparence, et pour qui apparence, si l’apparence n’est pas un moment dépassé. J’emploie ici le langage de Hegel ; je ne crois pas que Lagneau le connût bien. Il n’en parlait jamais, autant que je sais. Il n’était pas historien dans le sens où l’autre l’est. Or j’ai tout trouvé dans Hegel, excepté une suffisante théorie de la perception. C’est pourquoi ce spectacle de la nature, en Hegel, se tient par soi et devient par l’esprit qui lui est intérieur ; les moments de l’esprit sont ainsi représentés par des formes ; bref le monde est créé, la nécessité se déroule, et l’esprit ne s’en échappe pas sans peine, je veux dire que les lecteurs et disciples de Hegel sont touchés toujours un peu par la Fatalité qui montre comme une ruse de Dieu ; car il est vrai qu’il faut tout faire, mais il est vrai aussi que tout est fait. Penseur politique et au fond religieux. Je voudrais expliquer, et je n’y arriverai pas sans peine, que Lagneau n’était ni politique, ni religieux ; bien plutôt cette dialectique divine à longues périodes (mais qu’est-ce qui est long ou court ?) se ramassait toute en un mouvement d’attention de Lagneau ; il surmontait en acte ; et de la puissance comme telle il n’avait que le sentiment. C’est la raison pourquoi hors de la pensée en acte il ne se promettait rien et n’espérait rien. Personne ne pensait pour lui, et tout était toujours à recommencer. Moins d’espérance donc, mais, il me semble, plus de joie. C’est une des vertus de Platon de réduire le progrès. Jeu d’imagination, qui revient toujours, par une mythologie qui nécessairement jette l’esprit au delà. De façon que ce choix des âmes, dans la Prairie du Jugement, il est clair que nous le faisons sans cesse ; et, en disant mythologiquement que ce choix est toujours fait d’avance, c’est cela même qu’il veut dire. L’Éternité n’est pas un temps sans fin, mais plutôt c’est le miroir du temps ; ainsi le salut est de toujours. Aussi les formes animales ne peuvent être dans la mythologie Platonicienne l’état ancien de l’esprit en sommeil, mais plutôt elles sont l’image de l’esprit déchu. C’est pourquoi il n’y avait dans la pensée de Lagneau rien de pareil à ce que l’on trouve dans Hegel sous le titre de Philosophie de l’Esprit. Une telle philosophie signifie nécessairement que la nature se sauve ; ou, pour autrement parler, c’est réaliser la pensée confuse. Mais disons aussi que toute la dialectique de Hegel est suspendue à une philosophie de la Nature, ce qui est évident pour la philosophie sociale, où la Nature porte l’Esprit et en même temps le retient et l’assure en fixant le progrès ; mais il en est de même pour la Logique, portée au fond par l’histoire des Idées comme la Philosophie de l’Esprit est portée par l’histoire politique. Sans quoi tout recommence sans cesse, et la moindre réflexion physicienne se porte de la Substance à la Cause et aussitôt à l’Action d’Échange qui les fait être l’une et l’autre ; et le moindre réveil de l’attention nous jette à l’être nu, qui reçoit tous les attributs aussi bien qu’il les repousse tous ; car tel est le premier moment de l’apparition pour Hamlet et pour chacun. Être Hégélien, c’est croire à un destin, ce qui est Dieu Objet. Il ne faudrait donc point dire que Lagneau a ignoré Hegel, et que c’est bien dommage, non plus que le temps lui a manqué pour construire quelque Histoire Universelle de l’Esprit. Disons plutôt que le penseur rigoureux s’est détourné d’une nécessité extérieure qui serait esprit. Monstre divin ; dieux d’autrefois, dieux de boue et de sang, comme parle Hegel, un de ceux qui ont mesuré le mythe immense de l’Homme-Dieu, mais il ne l’a point tiré tout à fait hors de l’idolâtrie. Adorer l’État sauveur, c’est comme adorer la Vache ou le Crocodile. Platon était déjà à sa tâche d’homme. A mes yeux tout cet effort de pensée de Lagneau, et presque tout perdu, représenterait, si l’on voulait des âges, le dernier âge, auquel Renouvier n’a pas été tout à fait étranger, la liberté ne pouvant se conquérir, soit dans la réflexion, soit dans l’action, qu’en repoussant à elle-même la nécessité purement mécanique ; et c’est cette pensée en acte qui efface tout à fait le Destin. Mais toute religion enferme un destin, comme les Jansénistes eux-mêmes l’ont éprouvé. C’est pourquoi, en cette leçon que je n’ai pas entendue, Lagneau voulait prouver que Dieu ne peut être dit exister. Le lecteur voudra bien croire, au moins par provision, que je suis ici au centre de la difficulté. Si j’avais pour fin de coordonner les documents qui nous restent, j’arriverais trop aisément à résumer une philosophie idéaliste qui ressemblerait à beaucoup d’autres. Ce genre d’erreur serait le pire ; et c’est pour n’y point tomber que j’ai pris cette méthode libre et tâtonnante, sans autre prétention que d’avertir. Si l’on me suit dans ce long détour, je suis assuré que les textes et les témoignages s’éclaireront alors autrement. Quand j’étais jeune, un bon ami, et fidèle disciple lui aussi, me disait quelquefois : « Ne te crois pas obligé d’être obscur. » Dans une note que je fis passer aux journaux après la mort de Lagneau, j’avais employé le mot Génie sans aucune épithète ; mais les philosophes d’institut écrivirent à la place de ce mot ambitieux une périphrase assez plate : « Un véritable génie philosophique » ; ainsi dirent-ils. Je veux gagner ce procès-là.

Puisque j’étais sur le sujet de la religion ou de l’irréligion, il est maintenant à propos que je me risque à comparer deux hommes que je place très haut, mais qui, à mon sens, ne se ressemblent point du tout. D’après le conseil de Lagneau, nous lûmes alors la plume à la main le Fondement de l’Induction et surtout Psychologie et Métaphysique. Ce genre de pensée, mieux lié, était certainement plus facile à suivre que la pensée de Lagneau. Je me souviens que, dans une conversation particulière sur ce sujet-là, je fus ramené par une remarque du Maître bien inattendue, et que je ne compris pas tout de suite : « Oh ! derrière M. Lachelier il y a l’Évangile. » Comment interpréter l’oracle ? Non pas certes en ce sens que l’Évangile serait de peu et dépassé ; mais pourtant c’était bien le signe de l’irréligion en un sens. Et d’un autre côté quel rapport entre l’Évangile et une dialectique abstraite, rigoureuse, subtile, et, surtout dans le célèbre article qui était alors nouveau, purement rationnelle ? Dans la suite, et assez longtemps après la mort de Lagneau, j’eus plus d’une fois l’occasion d’entendre le Penseur Catholique, en des remarques sur tous sujets et toujours de grande portée et d’une pénétration merveilleuse. Mais, pour moi qui avais connu le Penseur Incrédule, je voyais bien clairement que cet esprit catholique était, si j’ose dire, absent de ses pensées les plus hardies. Si je puis me permettre une autre comparaison, sans manquer du tout au respect que je dois à la mémoire de cet homme vénérable, je le comparerais à ces gymnastes qui voltigent au-dessus d’un filet : ils ne tombent jamais ; mais enfin il y a un filet. Il est impossible de croire que la doctrine catholique, si explicitement métaphysique et même dialectique, ne donne pas à un penseur cette sécurité de la chose jugée, ou si l’on veut en soi pensée, en soi achevée, à laquelle l’esprit doit finalement et toujours se conformer. En toutes les aventures de pensée on se trouve soutenu alors par un invincible préjugé ; l’esprit est adoré comme par serment ; mais c’est encore trop peu dire, car le serment, selon la doctrine, serait encore suspect ; ce serait un parti pris une fois contre le doute toujours menaçant ; cela même est hérésie. Je soupçonne, faute d’expérience, car je n’ai connu que la foi de l’enfant de chœur, qui dit son chapelet et qui a peur de l’enfer, je soupçonne, dis-je, une certitude de fait, et un accord de l’esprit avec la Providence, aussi intime et aussi familier que le rapport de notre corps avec l’Univers nourricier. Tout étant réglé pour le fond, la pensée s’exerce alors professionnellement dans le détail des choses ; le professeur, l’ingénieur, le général, l’homme d’état pensent alors chacun selon son métier, ce qui fait voir tantôt des pensées médiocres et à la suite, tantôt des vues de génie, politiques, ou mécaniciennes, ou métaphysiques ; mais la liberté de ces esprits, qui passe souvent toute audace, a ceci de remarquable qu’elle est soutenue de toutes parts et toujours sans risques. Dont Descartes a offert sans doute le plus illustre exemple. Et ce qu’il dit du libre arbitre, qui va fort loin, est premièrement une opinion de gentilhomme bien pensant. Si l’on veut considérer la chose au point de vue de l’histoire, peut-être faut-il dire que l’obligation de croire fut, à ce moment décisif, un précieux secours et peut-être indispensable contre le prestige de la nécessité mécanique. Enfin le catholique n’a jamais la charge de penser tout. Quelqu’un pense pour lui. Il est sauvé par là de ce « désespoir absolu » que Lagneau a nommé une fois, au moins une fois. Cet autre Atlas portait toute la pensée. Par la fatigue, ou seulement par l’inattention, tout était par terre. De cela je suis bien sûr. Après des peines infinies et une lutte inégale, on dirait ingrate, contre des doctrines faibles, dont la force est qu’elles traduisent très bien nos faibles pensées, il arrivait toujours quelque éclair ; mais on ne voyait point de progrès, ni d’une semaine à l’autre, ni d’une année à l’autre. Tout était toujours à recommencer ; et pour avoir dit une fois ce que c’était qu’espace et ce que c’était que temps, on n’était point assuré du tout par là contre des apparences trop connues, toujours également redoutables. Preuve que le mécanisme pensant était surmonté ; mais un tel régime peut user l’homme.

Il est difficile de croire, mais agréable, il est plus beau de savoir. On peut penser, comme Comte pensait de Hegel : « Que veut-il dire avec son Esprit ? » Cette position est difficile, et au fond impossible par un continuel balancement de la conscience à l’objet, et de l’objet à la conscience, la connaissance étant reléguée dans le corps vivant, qui pourtant, ensemble avec les autres corps, est l’objet de la connaissance, et se trouve en elle plutôt qu’elle en lui. Et comme il faut croire au monde, et que toute raison s’appuie là, comme toute folie à ce qui n’est qu’en la conscience, la réflexion se trouve aussitôt suspecte et contre l’ordre, comme il apparaît en la forte maxime de Comte : « Régler le dedans sur le dehors. » Cette division et cet exil en quelque sorte est propre à l’incrédulité ; elle en est comme la punition à chaque instant.

Tous ceux qui perdent communication avec l’esprit, par une sorte de crainte à l’égard de l’attention véritable, se retrouvent aussitôt étrangers au monde et soumis au monde par une sorte de religion renversée, comme on voit au tragique dans Lucrèce, et plus secrètement en tous ceux qui se font une idole de l’expérience brute. Le génie, en ses moindres éclairs, est alors une sorte de maladie, comme ils finissent par dire tous. On n’ose conjecturer ce qu’ils pensent de Platon, et eux-mêmes n’osent pas le dire. Tel est l’état du matérialisme conséquent ; la fatalité y revient toujours, qu’on l’atténue ou non, que l’on ruse ou non, et une misanthropie irritée, par une peur bien naturelle de tous ces fous en liberté, qui se croient eux-mêmes.

De ceux qui sont religieux dans le sens strict du mot, ce qui revient, je pense, à trouver des signes de l’esprit en des apparences étrangères à l’esprit, je ne sais que dire. Je suppose seulement que leur pensée se retourne contre elle-même, par une critique sans fin, mais qui est aussi sans inconséquence et sans peur puisque l’on sait qu’il y a promesse de salut, et extrême objectivité dans l’extrême subjectivité. L’Esprit Absolu est une garantie en quelque sorte contre la témérité de penser ; car quoi que l’on pense, ce n’est jamais vrai que par la négation. Toutes nos représentations restent à l’état d’énigme. Et c’est ce qui m’a toujours arrêté en ce célèbre ouvrage de Jules Lachelier sur le Fondement de l’Induction, dont la conclusion est bien qu’il faut croire contre les preuves. Toute la force de cette analyse est en ceci que la représentation et cet ordre qu’elle montre ne se justifie nullement et ne s’explique nullement par elle-même ; l’esprit de Hume, proprement diabolique, s’y étale, par ceci qu’on ne voit pas pourquoi ce monde est réel ; mais comme le penseur sait bien que Dieu ne trompe point, il faut donc croire que le désordre à chaque instant menaçant pourtant n’est pas possible ; et c’est faire l’inventaire de ce que nous devons croire si nous voulons vivre, j’entends nous sauver de cet insupportable ennui de penser, que Hume a pour finir si bien décrit. Cela m’apparut un jour que Jules Lachelier lui-même, contre de téméraires affirmations empruntées à son ouvrage, du moins je le croyais, voulut bien se faire l’avocat du diable, et le fit avec cette puissance de critique et de négation que devineront tous ceux qui ont entendu ce croyant, le plus incrédule peut-être des hommes, hors sa foi. Mais je dis maintenant incrédule par sa foi même. Plus près de Hume que de Kant. Au reste, ce que j’ai lu dans les fameux disciples de Kant et surtout en Fichte, à savoir que Kant ne suffit pas et qu’on n’y peut rester, je l’ai compris par la pensée même de Lagneau, qui connaissait fort bien Kant, mais était bien loin de s’y jeter comme en Platon. Toutefois par où Kant ne suffit pas, c’est ce que je vis dans le tissu même de l’analyse. Et l’induction ne sera pas un mauvais exemple pour l’expliquer, quoique, comme on va voir, Lagneau ne traitât jamais, à proprement parler, de l’induction.

Je considérerai un objet perçu, soit cet encrier ou cette boîte à craie qui fait un cube. Exemples sacrés pour moi. Qu’on m’excuse si je parle tant de moi ; je suis le témoin, j’oserais dire le seul témoin, le seul bon témoin, et voici pourquoi. Quand je fus assis à mon banc d’écolier devant cet homme vénéré et évidemment vénérable, je l’écoutai d’abord avec une extrême défiance, m’attendant à de belles phrases et à quelque doctrine vertueuse. Les discours publics de Lagneau offrent bien cette apparence, et je suis capable maintenant de les préférer à beaucoup d’autres, et seulement d’après le son. Mais il reste vrai pourtant que préférer n’est pas la même chose que penser. Or, en ce temps-là, assez et trop nourri de discours vraisemblables, et n’ayant encore trouvé de pensée à me satisfaire que dans la géométrie d’Euclide, je me trouvais placé dans un état d’indifférence qui n’est point en général celui des jeunes, avides d’admirer et d’imiter. J’ai souvent pensé à ce Polémon couronné de fleurs, et qui entre par hasard aux leçons d’un sage. Couronné moi aussi de jeunesse, et nullement inquiet des grands problèmes, encore moins des solutions d’aventure que l’on m’avait proposées, je me trouvais ici comme au spectacle, sensible au plaisir de combiner, mais bien résolu à n’être pas dupe. Aussi ne le fus-je point.