J’ai vu des criques déjà épuisées sur 1,800 mètres de longueur, et 600 mètres dans les petits cours d’eau tributaires. Sur cette longueur, et une largeur moyenne de 5 à 6 mètres, on avait retiré 180 kilogrammes d’or, soit environ 80 kilogrammes d’or par kilomètre ; ce qui, pour des petites criques, est un excellent résultat.
Sur 13 kilomètres de longueur de criques exploitées dans un placer, on avait retiré 1,013 kilogrammes d’or, soit 77 kilogrammes par kilomètre. Chaque chantier avance de 3 à 4 mètres par jour de travail, ou environ un kilomètre par an s’il n’y a aucune interruption. Avec quatre chantiers, il a suffi de trois ans et demi pour épuiser les 13 kilomètres ci-dessus. Seulement, pour aller plus vite, on a souvent négligé bien des parties des criques, notamment les côtés ; dès qu’elles s’élargissent un peu, il reste un second coup de sluice à donner, parfois même un second et un troisième coup de sluice ; mais ces nouveaux coups de sluice ne sont généralement pas aussi fructueux que le premier qui a été tenu, autant qu’on a cru le faire, dans la veine la plus riche de l’alluvion. Il est vrai qu’on peut s’être trompé : l’or n’est pas toujours concentré au milieu d’une crique ; il est souvent sur les côtés : il est capricieux.
Le chef d’un établissement doit être assez prudent pour avoir en réserve des criques prospectées représentant plusieurs kilomètres d’exploitation à venir, dans des conditions fructueuses ; et, sur la Mana, cette règle est scrupuleusement observée : une année d’avenir avec un seul chantier représente 1 à 2 kilomètres de criques prospectées ; avec trois ou quatre chantiers, elle représente 3 à 4 kilomètres, suivant d’ailleurs la largeur des criques ; car deux coups de sluice parallèles représentent deux chantiers dans la même crique. Dans les criques en prospection, il importe de tenir compte de l’épaisseur du déblai stérile à enlever, de celle de la couche aurifère, de la quantité d’eau, de la difficulté du déboisement, etc. Les prospections sont des fouilles de 2 à 3 mètres de longueur sur 0m,50 de largeur, distantes d’une dizaine de mètres le long d’une crique : il est toujours facile de les vérifier à volonté.
Lorsqu’on commence l’exploitation d’une crique nouvelle, reconnue comme riche, les huttes des mineurs sont souvent construites au milieu même de l’alluvion, en attendant le déboisement d’un vaste espace sur la pente des collines à l’endroit le plus favorable. Un pareil village ou établissement, recevant l’eau du sol et l’eau du ciel, n’est pas des plus sains, mais les prospecteurs ne s’en inquiètent pas ; leur seul souci est de savoir s’il y a de l’or partout en quantités payantes.
La pente des collines au voisinage de certains chantiers d’exploitation est parsemée de blocs de quartz, dont quelques-uns ont plusieurs mètres cubes. Ces blocs paraissent suivre un alignement très oblique par rapport à la crique aurifère. Au confluent du petit cours d’eau qui descend de la colline, on a trouvé de nombreux galets de quartz très riches en or. Sur la colline, au point où le quartz est le plus abondant, j’ai fait creuser une fouille de 4 mètres de largeur et 2m,50 de profondeur : elle n’a rencontré que de la terre rouge provenant de la roche sous-jacente décomposée, avec quelques fragments de quartz. Le quartz ne forme donc pas ici un filon en place. Ce filon doit se trouver à peu de distance, mais sa situation exacte ne peut être déterminée que par des travaux méthodiques, en tunnel ou en carrière, d’après l’expérience acquise en d’autres points de la Guyane : Adieu-Vat, Saint-Elie, Elysée, etc., où la terre rouge descend à 20, 40 et même 60 mètres de profondeur. Il y a parfois, sur la pente des collines, des blocs de granite de plus de 100 tonnes, de couleur rougeâtre, ce qui est dû à la décomposition de la pyrite.
Sur un autre point, j’ai remarqué encore des galets de quartz disséminés dans la terre rouge ; mais le quartz n’est plus blanc et laiteux, avec des paillettes et de petites pépites : il est granulé, avec des bandes bleues extrêmement riches en or visible très fin. Ce sont de magnifiques spécimens. Ailleurs encore, le quartz est soyeux, blanc et semi-cristallin, avec ou sans or visible, et, dans ce cas, très fin.
La limonite pure ou la roche caverneuse riche en fer, dite roche à ravets, accompagne ces blocs de quartz, de sorte qu’à mon idée, elle peut être simplement le chapeau de fer des filons de quartz, désagrégé et éparpillé comme le filon.
Comme je l’ai dit, la roche encaissante, d’après les fragments trouvés dans les criques exploitées, est tantôt le granite, tantôt les schistes micacés argileux ; mais j’ai remarqué aussi des quartzites, des grès blancs, et de véritables pierres meulières dont quelques-unes, travaillées et polies, ont servi de haches de pierre aux Indiens de la région. Non seulement la pierre est taillée en forme de hache, mais elle porte une rainure pour être fixée à un manche en bois au moyen d’une liane. Si l’on ne savait que les Indiens s’en servent encore, on croirait à des haches de l’âge de pierre.
Dans une crique où les roches granitiques étaient plus abondantes, j’ai fait avec un tamis, sur les sables rejetés par le sluice, un essai de criblage pour déceler, si possible, la présence du diamant. Je n’ai découvert ni rutile, ni topaze, ni grenats, mais seulement du quartz, du feldspath bleu et rose, de la chlorite, du mica, de la tourmaline, de l’amphibole hornblende, tous éléments habituels du granite.
Un prospecteur en diamants de la Guyane anglaise (pays qui produit chaque année pour deux à trois cent mille francs de diamants) avait passé sur ce placer peu de temps avant moi, et n’avait trouvé aussi que du quartz. Mais il faudrait des expériences beaucoup plus importantes pour découvrir des diamants de rivière ; la teneur moyenne aux mines de Kimberley ne dépasse par un carat, soit 20 centigrammes, par tonne de roche lavée. En rivière, la teneur est parfois plus grande, mais, par contre, très irrégulière. Il reste donc possible qu’on découvre des diamants dans les criques de la Guyane française.