La chance continua de me favoriser par la présence d’un canot automobile qui nous remorqua jusqu’aux premiers sauts et aux rapides de la rivière Mana. C’était une avance de vingt-quatre heures, du temps gagné pour moi, du pagayage évité pour Quinquina et Agouti qui, malgré leurs muscles puissants, n’étaient pas fâchés de les reposer au soleil en regardant fuir les rives bien plus vite que s’ils se fussent fatigués. Ce canot automobile venait d’être amené en Guyane par un Bordelais. L’initiative privée est très intéressante dans ces pays. Comme il n’y a d’autre communication avec l’intérieur que par les rivières, les canots automobiles peuvent seuls constituer un moyen de transport rapide et économique, car la main-d’œuvre est chère ici. Le canot automobile ne peut, il est vrai, franchir les sauts, mais dans la saison des pluies, il peut remonter les rivières jusqu’à cent ou cent cinquante kilomètres des côtes, et c’est déjà un grand avantage. Et puis, le gouvernement ni la colonie ne faisant rien pour développer le pays, il est admirable que les particuliers, moins fortunés, fassent quelque chose.
AU PLACER ÉLYSÉE
Nous passâmes au confluent d’une crique qui fit parler d’elle récemment ; un de ses affluents, le Kokiuko (cri du coq, en créole) fut le théâtre de la dernière découverte, quelque peu sensationnelle, de la Guyane. Le placer, qui s’appelait C’est ça, n’avait rien d’extraordinaire, lorsqu’un jour un noir, en fouillant un tas de détritus auprès des carbets d’habitation, découvrit un fragment de quartz plein d’or. Il continua à en trouver, d’autres noirs vinrent, bien entendu, et, en sept mois, on sortit de là 525 kilogrammes d’or officiellement contrôlé à Mana. Avec ce qui a dû passer en contrebande, on peut estimer la production à 800 kilogrammes, soit deux millions de francs. L’or avait une teinte pâle, due à l’argent ; la proportion d’or ne dépassait pas les trois quarts. Les marchands qui l’achetèrent, malgré leurs habitudes d’usure, perdirent, dit-on, une forte somme lorsqu’ils le revendirent aux fondeurs. On alla plus loin, on fit circuler à Cayenne, pendant plus de six mois, un soi-disant lingot de kokiuko, formé de je ne sais quel alliage. Personne n’osait livrer le secret, le lingot passait de main en main sans se montrer, comme le petit anneau dans ce joli jeu des enfants qui s’appelle le furet du roi Henry.
Kokiuko est épuisé ; pourtant mon ancien ami Sully L’Admiral a fait creuser un tunnel sous les terres pour retrouver la veine riche avant que la justice se soit prononcée sur le titre de propriété du placer. Le jugement viendra, c’est connu, longtemps après que tout l’or sera parti ; les contestations en Guyane proviennent surtout de jalousies impuissantes. Comment soutenir un titre à quinze jours de Cayenne ? Il faudrait le soutenir par une expédition militaire. Et quel peut être le résultat d’un pareil procès ? Comment évaluer l’or enlevé ? La place est ici au premier occupant, c’est le fait brutal qui compte, comme il convient dans un pays non encore enveloppé dans l’inextricable réseau de la Civilisation.
En trois jours, nous sommes au confluent de la Mana et de la rivière Lézard. En cet endroit, une compagnie française, propriétaire de placers voisins, a construit un dépôt de matériel avec des magasins. L’endroit est d’un pittoresque grandiose : c’est une presqu’île élevée entre deux larges fleuves dont les rives sont couvertes de forêts impénétrables. En ce moment, les eaux sont basses, et l’espace à découvert entre les deux rivières s’élève jusqu’à vingt mètres au-dessus de leur niveau. Mais au moment des pluies, il se produit de telles crues que seuls les bâtiments situés au sommet de la côte sont à l’abri de l’inondation. Il y a quelques mois, pendant une nuit, la crue fut si prompte que le chef du dépôt, réveillé en sursaut, dut appeler tout son monde pour transporter en toute hâte les marchandises sur les terrasses supérieures.
Le chef du dépôt Lézard est un charmant garçon au teint chocolat. Il se nomme Phocius, et son hospitalité, aimable et gaie dans sa simplicité, a plus de prix encore dans cette solitude. Il me conduit, à quelques minutes des magasins, visiter un chantier de canots boschs, une miniature de chantier de navires ; il y avait là un beau tronc d’arbre long de 15 mètres, que l’on avait commencé d’évider ; pour obtenir la forme définitive, on écarte lentement les bords par un feu intérieur ; on taille l’avant et l’arrière lorsque tout le reste est terminé.
Sur le parcours, à l’ombre des arbres gigantesques, je vis la tombe, très bien entretenue, d’un jeune Français décédé ici même, il n’y a guère qu’un an. Cette tombe solitaire, à plus de 100 kilomètres des côtes habitées, entourée par la forêt vierge, a tout autant de poésie que celle de Chateaubriand au bord de la mer ; si celui qui l’occupe fit moins de bruit dans le monde que Chateaubriand, sa vie n’avait peut-être pas moins de prix, et puis il ne chercha pas l’effet jusque dans la mort, il n’eût pas demandé mieux que de vivre encore.
Je pense faire ce soir un bon sommeil, dans la hutte de Phocius, après deux nuits en forêt. Car ces nuits dans le bois ne vont pas, au début, sans une vague appréhension : c’est la saison sèche, les carbets sont renversés, on suspend son hamac entre deux arbres, ou bien on pose à terre son lit de camp, non pas à la belle étoile, mais sous les ombrages bien plus noirs. Comme on ne voit rien, l’oreille perçoit le moindre bruissement, et on se demande si quelque animal, quelque serpent même n’est pas là, à deux pas. Les bruissements qu’on entend sont innombrables, parfois rythmés par un cri d’oiseau, ou bien par celui d’une reinette ou d’un crapaud géant. Cette symphonie de la nature devient peu à peu si berçante qu’on tombe endormi. Et jamais rien de désagréable n’arrive, pourvu toutefois qu’on ait songé à se couvrir les pieds : le vampire seul est à craindre, et il ne s’attaque guère qu’à ces pieds, dédaignés des poètes et pourtant si utiles.
Cependant, cette nuit, nous eûmes une alerte. Un feu de troncs d’arbres abattus couvait depuis quelque temps et menaçait de prendre des proportions inquiétantes. Il fallut nous lever pour le faire éteindre. Quinquina et Agouti se distinguèrent, ils furent les plus actifs à monter de la rivière de grands baquets d’eau. Des flammes hautes de vingt mètres se tordaient en l’air et faisaient pleuvoir des étincelles sur les carbets et les magasins en minces lattes de bois, recouverts de feuilles sèches. Si le vent n’eût changé de direction, je crois bien que tout le dépôt Lézard flambait ; notre nuit de repos serait devenue une nuit de travail acharné.