A partir d’ici, le parcours en canot pour remonter le Lézard jusqu’au placer Elysée ne nous prit que deux jours et demi, grâce à l’activité et aux bras musculeux des deux Saramacas. Cette course constitua un véritable record. C’est à peine si nous regardâmes la crique Absinthe, renommée pourtant par la limpidité, je n’ose dire la fraîcheur, de son eau, d’où son nom, qui symbolise le nectar pour les Guyanais. Il faut dire que les grandes rivières n’ont qu’une eau d’un jaune opaque ; c’est de l’eau potable, mais on préfère tout de même boire de l’eau claire.
Les nuits furent agréables et sans chaleur, comme dans toute la forêt guyanaise. Les sauts et cataractes se passèrent sans encombre ; avec la baisse des eaux, nous dûmes les passer à pied, et décharger les canots. Je n’éprouvai qu’un désagrément, et peu grave, celui d’être piqué, un soir, par une énorme fourmi, terrible bien au delà de sa taille. Cette fourmi est bien connue des noirs, qui l’évitent avec attention ; elle peut donner une forte fièvre. Ce qui me choqua le plus, ce fut de voir la philosophie avec laquelle mon cuisinier contempla ma douleur, qui dura fort longtemps. Il n’y pouvait rien évidemment, mais son air détaché semblait dire qu’il en avait vu bien d’autres, avant sa libération, peut-être en avait-il fait bien d’autres avant de venir dans ce beau pays ! Enfin son indifférence et celle des Saramacas eurent pour bon résultat de me rassurer ; tout de même les insectes tropicaux ont une sève bien exubérante.
Quinquina et Agouti ne purent résister le dernier jour au plaisir d’une courte chasse. Ayant entendu quelque bruit dans les buissons, ils prirent leurs fusils et s’élancèrent hors du canot dans le bois, sans souci des épines ni des racines pour leur peau et leurs pieds. Nous entendîmes un coup de feu, et quelques minutes après, ils revenaient avec leur trophée, un gros animal inconnu pour moi.
C’était une sorte de chien sauvage, à longs poils, au museau épais et dont j’ai oublié le nom. Malgré l’avis de mon cuisinier, j’en voulus goûter et la chair ne m’en parut pas désagréable. Quant aux deux Saramacas, ce fut un spectacle que de les voir peler l’animal, le vider, le découper : avec quelques morceaux, ils firent une soupe, puis boucanèrent le reste sur le feu. Les organes intérieurs, jetés à l’eau, attirèrent de gros poissons, et bientôt il ne resta plus rien de ce gros gibier. Les Saramacas se léchaient les lèvres, songeant sans doute au poisson gâté qu’ils avaient l’habitude de manger, et qui nous eût, pauvres Européens, rendus sérieusement malades.
Après six jours de canot, j’étais rendu au placer Elysée ; or il arrive, dans la saison des pluies, que les canots mettent dix-huit à vingt jours. Et quand la sécheresse dure trop longtemps, le Lézard est presque à sec ; on m’a cité le cas d’un malade qui mit trois semaines pour être transporté à la côte depuis les placers ; on dut le porter à bras, tandis qu’on traînait le canot et les provisions sur le sable étalé partout au grand soleil.
Le débarcadère, dégrad en créole, tout primitif qu’il fût, était le terminus d’un petit chemin de fer, long de 4 kilomètres, qui conduit aux exploitations d’or. C’est ici un commencement de civilisation, encore que la végétation toute-puissante envahisse la voie et recouvre entièrement le fond des ravines, qu’on traverse sur des passerelles en troncs d’arbres grossièrement équarris. Malgré cela, l’aspect des choses diffère de ce qu’on a l’habitude de voir en Guyane ; on voit que l’homme, depuis trente à trente-cinq ans, a sérieusement travaillé ici.
Tout à coup, au sortir de la forêt, s’ouvrit devant moi un immense espace à découvert, agréable à voir après l’ombre des bois, comme serait une oasis en plein désert. En outre, je fus frappé d’entendre un bruit continu, aussi extraordinaire après le silence des bois que le bruit des batteries de pilons du Transvaal après le désert de Karro. Ce bruit provenait de deux dragues aurifères en plein fonctionnement ; elles apparaissaient, au milieu d’un vaste marécage couvert de touffes de buissons épais, comme l’image de l’industrie prenant possession de la nature sauvage et rebelle.
La tentative semblait audacieuse ; pourtant on a pris l’habitude, maintenant, de voir d’immenses usines modernes au milieu de vastes espaces inhabités. Le tout est d’être sûr que l’industrie nouvelle est bien justifiée, et c’est à ce travail que je consacrai six semaines.
Ce n’est pas le lieu d’en parler longuement ici ; je dirai seulement que les habitations sont d’une extrême simplicité, tout en assurant le confort nécessaire avec la température et la nature tropicales. La nature elle-même n’est pas sans utilité.
Le jardin potager et le verger du placer Elysée, remontant à une vingtaine d’années, gardaient pourtant un air sauvage, par la folle exubérance des mauvaises herbes. Le cramanioc, plus savoureux que la pomme de terre, alternait avec le manioc ; le maïs et la canne à sucre rivalisaient avec le sagou, le gombo, le christophylle, ou chou de Chine, l’igname et la patate. Vraiment on avait sous la main un véritable marché de légumes.