Et les fruits ! les bananiers, citronniers et orangers étaient en plein rapport ; or l’orange et surtout le citron sont de vrais fébrifuges. La papaye ou melon des tropiques a des graines remplies de pepsine, c’est donc un excellent digestif. L’ananas et la goyave sont des ressources précieuses, et pourtant il y a encore ici des fruits sauvages : la cerise et l’abricot d’Amérique, le chou palmiste et une foule d’amandes provenant des palmiers.

La forêt vierge a une faune abondante, poil et plume, mais le placer a une basse-cour et du bétail. Les poules sont médiocres, elles se dessèchent sous le climat, mais les chèvres se portent bien, et à quelques kilomètres, il y a tout un troupeau de moutons. Enfin, c’est une surprise de voir un bœuf et une vache, transportés tout jeunes, comme on peut le penser, dans un canot de Saramacas. On songe à faire venir des mulets et des chevaux, car il est facile de créer des pâturages au moyen de l’herbe de Para, qui prend une vigueur exceptionnelle au Brésil et au Venezuela.

Le placer Elysée, sans avoir été très riche, fait partie d’une région où il y a tout de même beaucoup d’or. Seulement depuis bientôt quarante ans qu’on connaît cette région, on a achevé d’épuiser l’or des petites criques : on s’attaque maintenant aux rivières plus importantes, pour lesquelles les moyens ordinaires ne suffisent plus.

Toute la Guyane se trouve dans le même cas, aussi la question du dragage des rivières aurifères passionne-t-elle tout le monde. Jusqu’ici il n’a été fait que de rares et courtes tentatives de dragage ; la plus bruyante s’est faite sur le Courcibo, une grosse rivière en aval de Saint-Elie ; la drague a sombré après quelques semaines de marche, par suite d’une négligence. C’est au placer Elysée qu’ont été faits les essais les plus sérieux, surtout sur la crique Roche, où l’on avait découvert des sables réellement riches.

Tout le monde a vu des dragues ; elles ne constituent pas en général un travail difficile, mais la Guyane lui présente des obstacles sérieux. C’est d’abord l’énorme forêt tropicale, qu’il faut abattre et brûler sur le passage destiné au dragage ; l’abatage des bois est facile, mais souvent ces bois durs et humides mettent longtemps à prendre feu. Et dire qu’on brûle ainsi l’ébène et l’acajou !

Ce sont ensuite les troncs d’arbres morts enchevêtrés avec leurs branches dans les terres, dans le sable et dans l’argile à laver. Ces troncs sont formés de bois durs, aussi lourds que des blocs de rochers, et leur manœuvre est encore plus malaisée.

Et il y a des argiles collantes qui empâtent les organes des dragues. Et ces vases, où sont enfouis des bois en décomposition, exhalent des odeurs nauséabondes, engendrent la fièvre, et nécessitent un personnel spécial pour résister au climat déjà anémiant et fiévreux, qui est celui du bois sauvage.

Le noir des Guyanes est absolument novice et inhabile pour tout ce qui touche à la mécanique. On voulait un jour, à Elysée, confier à un grand nègre le treuil de la drague, il s’y refusa d’abord énergiquement : « Moi connais pas cette bête-là, disait-il, connais pas ça, pas travailler. » Le travail mécanique, dénué de vie, lui paraissait étrange. A force de patience, on fit son éducation, et huit ou dix jours après, il conduisait les treuils de la drague avec la brusquerie et les à-coups d’un nègre, mais il ne s’effrayait plus.

A la mine d’Adieu-Vat, on essaya des Italiens, mais ce fut un échec. Le Guyanais se contente d’une nourriture sommaire, il en a l’habitude ; à l’Européen, il faut une alimentation abondante ; et les Italiens, traités comme des nègres, furent décimés. Ceux qui résistaient encore au bout de six mois durent être rapatriés.

Sur les marécages qui entouraient la drague, des fantômes apparaissaient aux nègres la nuit. Mais nous ne les vîmes pas. Etaient-ce des feux follets produits par le gaz des marais et allumés par les lampes des machines, ou bien le gaz phosphoré d’animaux en putréfaction, et spontanément inflammable ? Que de choses se passent sans que les gens trop curieux puissent les voir !