Et la difficulté des transports ! Songe-t-on à la disproportion entre nos grosses pièces de machines modernes et les petits canots des sauvages ? Ce sont pourtant là deux choses à mettre d’accord. C’est si difficile que, le long de la Mana, on voit encore de belles pièces de fer illustrant de leur présence le naufrage de quelque canot.

Cependant on vint à bout de tout au placer Elysée, c’était même un plaisir de voir les nègres se jouer des difficultés de la civilisation. Deux dragues fonctionnaient, l’une depuis près de deux ans, à travers toute espèce d’aventures, et réduite à un état plutôt précaire, l’autre en pleine possession de tous ses moyens.

Mais si j’ai reconnu la valeur des noirs, il n’est que temps de parler de celle des blancs qui ont obtenu tous ces résultats, dont le moindre n’est pas le dressage du personnel coloré. A la table qui nous réunissait chaque jour, à des heures variables à cause du travail, la diversité des caractères s’accusait sans fard et sans humeur. Les menus variés et substantiels s’agrémentaient de pots de quinine et de fioles pharmaceutiques que nécessitait le climat plus que l’appétit.

On aimait à plaisanter sur les difficultés. Le mécanicien outrancier inventait des dragues munies d’organes multiples pour décupler le travail. Le chauffeur fanatique, très adroit et toujours prêt, avait fait autrefois la fameuse course Paris-Bordeaux avec du 140 à l’heure et songeait aux aéroplanes. Le grand marcheur, aux jambes d’échassier, parlait des montagnes de la Guyane et de ses grandes courses. Le philosophe, ami du moindre effort, était toujours à temps, ou presque ; il n’aimait pas les gens pressés, et les regardait un peu de travers.

A l’écart se tenait l’homme raisonnable, flegmatique avec un rien du Midi, à la fois bon et exigeant, capable de ramener le calme et l’obéissance autour de lui ; il ne négligeait rien sur sa drague, mais il ne négligeait pas non plus le commerce des bananes, celui du vin et celui de la viande fraîche pour ses ouvriers. L’énergie et la persévérance font souvent plus que la haute intelligence.

J’ai connu un placer où peu à peu s’était faufilé, comme directeur, un véritable libéré. Il fut trop habile. S’il ne pouvait cacher l’or produit par le personnel, il cachait celui des achats aux maraudeurs et le vendait à son profit personnel. La Compagnie payait et ne touchait pas l’or ; par contre elle ne payait pas les vivres, et l’équilibre se faisait ; cet équilibre hasardeux ne put durer bien longtemps, assez pourtant pour que le libéré s’enrichît avant sa nouvelle libération du placer.

Enfin il faut rendre justice aux Français des colonies qui s’occupent d’industrie. Ils payent de leur personne, comme on le fait rarement, même en France. Malgré la fièvre, on allait au travail à Elysée de nuit comme de jour, car sans l’exemple et l’énergie des blancs, les noirs s’amusent. Je fus témoin d’un accident qui ne demanda pas moins de vingt heures de travail ininterrompu, et pas un noir ne refusa le travail : que penser de ce résultat quand on connaît l’indolence naturelle au noir et même au créole ?

Mais ce n’est pas tout que de draguer une rivière, il faut trouver les rivières dragables, et c’est là que le flair et l’esprit d’observation jouent un rôle capital.

Les rivières guyanaises, je ne veux pas dire les grands fleuves, sont presque enfouies sous la végétation tropicale, à tel point qu’à moins d’être en canot, on ne s’en rend pas compte ; elles dessinent de tels méandres qu’à chaque instant la rivière devient presque une île. Je me demande si, même en ballon ou en aéroplane, on distinguerait de la forêt les rivières guyanaises. Sur les fleuves, c’est autre chose, le soleil déverse à grands flots ses rayons. Sous une réclame en faveur du dragage, on pouvait voir un jour cette poétique légende : lever de soleil sur une rivière à draguer. Ce devait être l’or au fond de l’eau qui donnait un éclat spécial à ce lever de soleil, sans quoi comment le distinguer de celui d’une rivière vulgaire ?

Les travaux de prospection consistent à creuser des fouilles dans le sable qui forme les berges des rivières, jusqu’à ce qu’on atteigne le rocher ; on extrait l’or du fond de cette fouille qui peut avoir 4 ou 5 mètres de profondeur. Le procédé est très précis et ne laisse guère place au doute. Il ne faudrait pas croire que ce travail soit beaucoup plus agréable à exécuter que le dragage : le travail d’exécution d’abord est si pénible que les indigènes seuls peuvent le faire. Ce qu’ils redoutent le plus pourtant, ce sont les longs séjours dans l’eau, bien qu’elle ne soit pas froide, lorsqu’il s’agit de prospecter le lit même de la rivière.