L’atmosphère qu’on respire constamment sous le bois sauvage, où le soleil ne pénètre jamais, est déprimante et fiévreuse. Pendant quelques semaines, on ne ressent rien, puis, un beau jour, un frisson vous saisit. On s’imagine que c’est un simple refroidissement, on s’agite, on marche pour se réchauffer ; impossible de transpirer, on a toujours froid. L’heure du repas arrive, il est impossible de manger. C’est la fièvre, et comme l’accès est imprévu, il est inutile de prendre de la quinine. Il a fallu un grand médecin, Sydenham, pour découvrir le moment où la quinine peut agir. Donc il n’y a qu’à patienter, mais cela dure des heures. L’accès passe, on se trouve bien, on reprend son travail. Mais le lendemain, c’est un autre accès plus violent, les alternatives de chaleur et de frissons se succèdent malgré la quinine ; parfois viennent des vomissements, et l’on en a ainsi pour une semaine.
On se remet à force de quinine, mais le mois suivant, c’est pire. La fièvre est chronique, comme la lune. Il arrive, dans le cas de certains tempéraments, qu’au bout de quelques mois il n’y a plus qu’une chose à faire, revenir vers la côte, à Cayenne, respirer la brise de mer, ou bien aller aux Antilles, même en France. Certains résistent, mais il est rare qu’au bout de deux ou trois ans de séjour aux placers, un blanc ne soit pas réduit à une telle prostration que son retour s’impose. Il y a des exceptions, certainement.
Sans doute on ne meurt pas d’un accès de fièvre, mais elle mine ; on s’affaiblit toujours, l’anémie vient, le sang perd ses globules rouges. Et puis à la longue, c’est l’enflure, et si elle atteint les organes vitaux, c’est la mort précoce. Les cimetières des placers n’ont guère de place pour les vieillards ; ils sont peuplés de jeunes gens et d’hommes en pleine sève, victimes d’épuisement ou d’accidents.
Quand on les voit, ces hommes ou ces jeunes gens, travaillant aux placers ou aux prospections, couverts de sueur sous l’ombre des bois, ou exposés au soleil brûlant des tropiques, on admire leur courage. Il faut un corps plus résistant sous les climats chauds et humides que sous les climats froids. Le caractère aussi doit être plus trempé. Ce sont des gens de valeur qu’il faut dans ces pays où bien des gens s’imaginent qu’il suffit d’envoyer les médiocres. D’ailleurs ce n’est pas sans plaisir que les noirs voient arriver des machines, comme les dragues, qui suppriment ce qu’il y a de plus pénible dans le travail manuel, dans l’exploitation à la mode ancienne des placers. Il est temps que le capital vienne à son tour concourir à mettre en valeur ces pays difficiles.
Les femmes sont peu nombreuses aux placers, mais elles aussi doivent être robustes. Les unes travaillent aux sluices à débourber les pelotes d’argile qui enferment l’or, d’autres font la cuisine ou la lessive, ce qui n’est pas moins dur. Pourquoi ont-elles de si drôles de noms, comme Mes Délices, etc. ?
On voit de drôles de choses aux placers. Certain blanc se croyait très sage de mener l’existence des indigènes. Légèrement vêtu, il vivait de riz à l’eau et de manioc. Puis il se constitua un plat unique : une soupe avec du riz, du manioc, des confitures et de la graine de lin. Naturellement il ne buvait que de l’eau. Pourtant la fièvre ne l’épargna pas plus que les autres, alors il renonça brusquement à son régime monastique et tomba dans l’excès contraire. Le tafia et le gibier furent son ordinaire, mais ce fut pire, et il fallut le rapatrier. On ne saurait s’imaginer le mal que font aux créoles et aux noirs le tafia d’un côté, le poisson gâté de l’autre.
Il existe une immense région très intéressante à prospecter, comprise entre deux affluents de la Mana : l’Arrouani et le Lézard. A l’heure actuelle, elle est encore assez riche par places pour faire vivre de son or plusieurs milliers de maraudeurs. C’est ainsi qu’il y a trois villages de ravitaillement : la Louise, Délices, et P. I., initiales d’un prospecteur.
L’or de cette région paraît provenir des monts Bécou-Bécou, hauts de 4 à 500 mètres, situés au sud du placer Enfin. Ce pays est un des plus pittoresques de la Guyane. Dans mon précédent voyage, de l’Approuague à la Mana, je n’avais rien vu de si varié. A cause du grand découvert pratiqué au placer Enfin, on distingue merveilleusement les montagnes et leurs ravins. Cela est très rare en Guyane, où l’on est toujours enfoui sous la forêt vierge, avec tout son cortège d’insectes malfaisants, et où l’on gravit les collines sans découvrir aucun site, même du sommet.
Les passages à travers les ravins d’Enfin sont loin d’être commodes, d’autant moins que les criques ont été allégées de leur or, donc creusées profondément. Le long des travaux, les hautes herbes et les buissons ont repoussé avec une folle vigueur et ont fini par recouvrir traîtreusement les trous, de sorte qu’on n’évite guère les chutes. Les ponts formés d’un tronc d’arbre sont une aide précieuse, encore faut-il avoir gardé l’habitude de la gymnastique. Le sage au régime indigène, dont je parlais tout à l’heure, crut d’abord pouvoir faire comme les sauvages et se passer de souliers ; il est vrai qu’il adopta très vite le passage dans l’eau, pour éviter l’acrobatie du pont suspendu ; pourtant il ne put y tenir, il s’acheta des souliers, en même temps qu’il abandonnait son brouet à la graine de lin.