DRAGUE EN EXPLOITATION (PLACER ÉLYSÉE)
Sur le sentier du placer Désirade, je fus rejoint un soir par un Français qui venait de faire dans sa journée 43 kilomètres comptés au podomètre. En outre, il avait subi pendant deux heures une pluie torrentielle, une de ces pluies tropicales qui tombent en cascade sur la forêt en faisant un tel fracas qu’on les entend venir une demi-heure avant de les recevoir. Pourtant il était fort gai, il me raconta de ces balivernes qui reposent de la fatigue, et termina par le fameux vers d’Alphonse Allais qui rime tout entier sur lui-même. C’est pourtant ce soir-là que je commençai un accès de fièvre.
Désirade est un endroit fort curieux ; on y a trouvé de grosses pépites, pourtant les criques y avaient été peu auparavant brusquement abandonnées, comme si les mineurs fussent partis, appelés subitement ailleurs par une découverte sensationnelle, peut-être celle du Carsewène, au contesté brésilien.
Comme ce pays regorge de maraudeurs, une des compagnies exploitantes essaya de les expulser en faisant venir à grands frais une demi-douzaine de gendarmes de Cayenne avec un géomètre pour limiter leurs déprédations. Mais ce fut peine perdue, il faudrait tenir un régiment en permanence. Dans de pareils cas, le mieux est de s’entendre avec ces bricoleurs et de leur acheter l’or à prix réduit. Pour comble, le géomètre trouva une occasion excellente de délimiter des terrains pour son compte et de les vendre ensuite aux maraudeurs contre de la poudre d’or. Le directeur du placer, un créole encore naïf, était navré ; il nous dit avec justesse : « Je m’en tirais encore avec ces voleurs quand j’étais seul, mais depuis qu’il y a des gendarmes et un géomètre, c’est fini, ils sont partout, ils sont même chez eux ; et avec cela, c’est moi qui dois payer tout le monde. »
Les deux placers Enfin et Pas-Trop-Tôt ont produit beaucoup d’or. Mais là aussi, les petites criques s’épuisent, si bien que les bricoleurs s’attaquent à la grande rivière. Ils ne pourraient le faire sans l’aide inespérée que leur donne un grand canal de dérivation exécuté par la Compagnie d’Enfin elle-même. Elle a eu le tort de cesser de s’en servir : il faut que toute chose serve à quelqu’un, ce principe socialiste a bien quelque justesse, et les lois minières l’ont souvent adopté.
Les maraudeurs, au fond, ne sont pas dénués d’intérêt. Le long du sentier des montagnes, ils passent et nous croisent en petits groupes bavards : ce sont des jeunes gens, chargés de vivres ou d’outils, courant les bois, fouillant les criques, à leurs risques et périls, car beaucoup périssent de misère ou de la fièvre, quelques-uns font fortune, la plupart végètent mais avec activité. J’ai vu, près d’Enfin, le 2 novembre, un grand cimetière tout brillant de lumières sous les ombres de la forêt. C’est une pieuse coutume créole de dessiner des catafalques avec de nombreuses bougies allumées le jour des Morts, et de leur porter des fleurs avec de jolies prières créoles.
On ne saurait contester l’habileté des maraudeurs à épuiser les parties riches des placers, et rien n’est plus juste que de les laisser faire lorsqu’ils ont eux-mêmes découvert l’endroit. Mais parfois ils arrivent après la nouvelle d’une découverte, et celle-ci est due aux efforts coûteux d’une expédition organisée par des gens entreprenants de Cayenne ou de la côte. Voilà donc des gens qui sont frustrés par les maraudeurs. Le malheur est qu’il n’y a ni cadastre ni police en Guyane. Mais j’ai déjà parlé de tout cela, ce sont toujours les mêmes faits qui se passent, tant il est difficile de sortir de la routine.
Les maraudeurs ont leurs villages de ravitaillement. J’ai passé plusieurs fois à travers un de ces singuliers villages, celui de P. I. Cela n’a aucun rapport avec ce qu’on voit ailleurs. Un vaste espace a été déboisé au bord de la rivière, et dans cet espace on a construit peut-être deux cents carbets en lamelles de bois, appelées golettes, avec un toit en feuilles de palmier. Il y a quatre-vingts boutiques de vivres. Des rues très irrégulières serpentent sur le sol ondulé et dans le pittoresque désordre de ces huttes primitives ; des Américains les eussent tracées au cordeau, c’était bien facile. Mais les créoles…; ils ne se doutent même pas de ce que c’est que l’ordre. Leur seul souci est de vivre, en mettant un peu d’or en réserve. Bien entendu, il n’y a aucune police, aucune administration ; c’est la liberté complète, le socialisme naturel ; pourtant l’or n’est pas mis en commun. C’est que l’or est trop facile à cacher, et ainsi c’est le commencement de la propriété, le premier obstacle au rêve socialiste. Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants ; en vérité, le premier mot de la possession a dû être : Cet or est à moi. L’âge d’or a commencé la division des hommes : avant l’or, il n’y avait que la nourriture quotidienne et l’abri précaire.
Le village de P. I. fut incendié presque totalement dans le courant d’octobre. Le feu avait pris dans un carbet servant de cuisine ; on déménagea les carbets voisins, et on se hâta de faire tomber celui qui brûlait, mais le feu avait pris aux branches d’un grand arbre resté debout dans le village. Des branches, il descendit sur d’autres carbets, et en quelques heures, près de cent cases furent entièrement dévorées. Des rues entières avaient disparu, ou plutôt la rue était partout, car il ne reste rien de ces éphémères constructions. On tenta bien de sauver des marchandises, mais on ne réussit qu’à demi, des amoncellements mal placés prirent feu tour à tour. Ce fut un désastre, seul l’or fut sauvé. Les marchands, pour se dédommager, vendirent doublement cher ce qui leur restait. Quant au village, huit jours après il était presque reconstruit. L’arbre malencontreux, cause du feu, avait disparu.
Ensuite, pour réparer les pertes, on partit en groupes compacts sur tous les points du territoire, saccager les criques qui pouvaient garder encore de l’or. Heureux pays où l’or de la nature remplace l’argent du patron ! Le malheur, c’est qu’il n’y a pas même de légumes à P. I., à peine du manioc ; il faut acheter les vivres à la côte et les transporter ; on vit de conserves arrosées de tafia, régime à peine digne des forçats, mais on est libre et on ne travaille que pour soi !