Cependant ce libre maraudage est forcément destiné à disparaître, car les grandes criques auxquelles on veut s’attaquer nécessitent d’énormes efforts, il y a beaucoup d’eau et l’épaisseur du gravier stérile à déplacer atteint 4 mètres. Les travaux de ce genre que j’ai vu faire sur Enfin et sur Décision ne pourront se prolonger longtemps, surtout que la saison des pluies empêche radicalement cette méthode d’exploitation pendant six mois de l’année, de janvier à juillet. A chaque saison, tout est à refaire. Il faut essayer autre chose, le dragage s’impose, mais s’oppose à la liberté ; il faut des associations et de l’ordre, choses contraires à la négligence et à la jalousie créoles.

Les Français, qui ont tant de qualités aux colonies ou à l’étranger, ont gardé ce défaut de la jalousie. Jules César déjà traitait les Gaulois d’invidi et avidi. Avides, ils le sont moins peut-être que les Anglo-Saxons, mais jaloux, ils le sont toujours. Ils se dénigrent mutuellement, ils semblent être heureux parfois des échecs des leurs, comme s’ils devaient en tirer quelque chose. Voilà la haute qualité des Anglais, ils se font toujours valoir, mais ils ne sont pas socialistes avec cela. L’illogisme est au fond de toutes nos actions.

Il reste pourtant beaucoup à faire en Guyane au seul point de vue de l’or. Ce pays a produit officiellement plus de 300 millions d’or ; on peut bien dire 500, car une forte proportion a échappé à la douane, soit par Para, au Brésil, soit par la Guyane hollandaise, où la taxe est de 5 pour 100 au lieu de 8 pour 100 sur notre territoire. Le seul Carsewène, qui a produit, dit-on, 80 à 100 millions d’or, n’en a fait passer que 30 millions à peine par Cayenne[1]. Mais le chiffre même de 500 millions comme production de notre Guyane est bien faible comparé à celui de la Californie qui, en cinquante ans, c’est-à-dire dans le même temps que la Guyane, a produit 7 à 8 milliards, dont 4 par des alluvions. L’Alaska avait produit le demi-milliard en dix ans. On peut estimer hardiment que les grandes rivières guyanaises renferment autant et plus d’or que les petites criques, seules exploitées jusqu’ici. Si donc il y a beaucoup à faire, il y a beaucoup à espérer, et je ne parle pas des filons de quartz, dont un seul, celui d’Adieu-Vat, est bien reconnu et exploité.

[1] Le Carsewène passe pour être ce fameux El Dorado, le pays du Roi Doré : el dorado Rey ; la légende date de l’arrivée de Christophe Colomb aux Antilles.

Pour revenir du placer Elysée vers la côte, je fis à pied, avec le grand coureur des bois, un long parcours en forêt pour éviter les sinuosités interminables du Lézard, où les eaux étaient très basses. Ce trajet, le long d’un sentier à peine visible, dura quatre heures. C’en fut assez pour me montrer comme la végétation tropicale détruit rapidement la trace des hommes. Mon guide déploya une habileté et un instinct de sauvage à se retrouver toujours dans l’inextricable dédale des troncs éboulés et des pistes d’animaux qui courent la forêt vierge, et cela est admirable, lorsqu’on n’est pas, comme le Mowgli de Kipling, un sauvage enfant du bois sauvage, mais un civilisé intelligent.

Quant au voyage en canot je n’en dirai rien ; on se lasse de revoir du matin au soir les mêmes paysages, quelque grandioses qu’ils soient. Quand je montai aux placers, c’était la saison sèche, le soleil dardait sur le fleuve et sur nous une pluie de feu, et son éclat était insupportable. Aux placers, nous avions eu quelques nuages de pluie, mais parfois le ciel blanc partout était aveuglant, c’était pire que l’éclat du soleil. Au retour, les pluies devinrent torrentielles, ces pluies tropicales, qui, en cinq minutes, transpercent les imperméables, et qui durent des heures. On comprend la vanité des vêtements. Mais j’ai gardé le bon souvenir de la marche en forêt, sous l’ombre des grands arbres ; le soleil est très atténué, et la pluie aussi.

Vraiment le grand desideratum de la Guyane, ce ne sont pas des chemins de fer, non pas même des routes, mais des sentiers muletiers qui formeraient un réseau régulier à travers l’inextricable dédale de la forêt. On irait bien plus vite qu’en canot, parce qu’on éviterait les interminables méandres des criques, et on ne serait pas à la merci des pagayeurs pour le prix des transports.

Je terminerai ce voyage par quelques mots sur Saint-Laurent du Maroni, où j’ai passé à mon retour en France. C’est le siège de l’administration pénitentiaire, c’est-à-dire des forçats. Si ceux-ci ont fait bien peu de travail, depuis soixante-dix ans, un tout petit chemin de fer de Saint-Jean à Saint-Laurent et 15 kilomètres de route à Cayenne, il faut reconnaître que leur régime est peu enviable. Ce n’est peut-être pas autant le climat que la mauvaise nourriture qui les affaiblit et qui les tue, je tiens ceci d’un médecin. Ils ne digèrent plus le lard et les légumes secs qu’on leur donne, leur intestin cesse de fonctionner. Ils sont condamnés à une mort lente. Chaque année en voit mourir autant qu’il en arrive, à peu près douze cents, sur un total de sept mille actuellement en Guyane. De 1856 à 1900, on a transporté cinquante mille condamnés dans le pays, on voit que la mortalité est forte. Il n’y aurait rien à dire s’il n’y avait parmi eux que de mauvaises têtes irréductibles, mais il se trouve aussi au bagne quelques jeunes gens, parfois de bonne famille, que la passion a entraînés, et ce sont les moins résistants, ils meurent vite sous ce climat trop mou et ce soleil ardent, avec cette nourriture inassimilable pour eux. Ne pourrait-on vaincre la routine administrative, et essayer la colonisation plus libre par les forçats, et des travaux mécaniques, avec des primes de bonne nourriture ?

Il y a quelques évasions de bagne ; certains forçats réussissent à trouver des placers riches. Les noirs qu’ils rencontrent leur apprennent à laver l’or et se servent d’eux comme domestiques, et c’est ainsi que le hasard gouverne les découvertes.

J’ai appris en Sibérie que les mêmes faits se passent. Bien des placers riches ont été découverts par les forçats, qui, à leur tour, ont été expulsés légalement par les marchands russes. L’histoire des mines a quelque chose de bien étrange.