—L’armée des mécontents et des envieux;—immense, en effet!

— ... Nous défendons tous la même sainte cause, la cause des pauvres et des faibles, des spoliés et des opprimés; et, que vous le vouliez ou non, mon bel ami, l’avenir est à nous!

—Ma belle amie, je crois qu’il y aura toujours des faibles et toujours des pauvres parmi nous.

—Jésus-Christ l’a dit avant vous. Eh bien, nous tâcherons que ces pauvres soient de moins en moins nombreux; nous prendrons en main leur défense; nous les protégerons contre l’égoïsme et la dureté des riches ...

—Et ne protégerez-vous pas un peu aussi les riches contre la jalousie et l’avidité des pauvres? Vous le devriez, en bonne justice!

—Les riches? Je ne sais rien de plus méprisable que l’argent, mon ami, si ce n’est ceux qui le possèdent.

—A la bonne heure! Vous avez une façon de pratiquer la défense de la propriété ...

—Je ne la défends pas du tout! Je ne la respecte pas le moins du monde! Vous me citiez l’Évangile tout à l’heure; je fais appel, moi, aux Pères de l’Église, et vous réponds du tac au tac, avec saint Jérôme, que «tout possesseur d’une grande fortune est un voleur ou l’héritier d’un voleur». Et ne m’objectez pas que saint Jérôme est mort il y a quinze cents ans, car il en est de notre temps comme du sien, bien pis encore.

—Vous n’y allez pas de main morte!

—Ne voyez-vous pas comme moi que l’organisation politique et sociale actuelle de l’humanité n’a pour base que la duplicité et l’iniquité, le droit du plus riche et du plus fort, du moins scrupuleux et du plus astucieux, du plus gredin? Malheur aux pauvres et aux faibles; malheur aux honnêtes, aux sincères et aux bons, c’est le cri de ralliement d’un bout de la terre à l’autre. J’ai beaucoup voyagé, souvent un peu malgré moi; mais ici comme là, partout, j’ai toujours remarqué que les dignités les plus élevées, comme les fortunes les plus considérables, sont possédées par les moins estimables, par les plus vils des citoyens. C’est pour moi un principe infaillible et ressortant de mon expérience propre: plus un homme est haut placé, plus il a commis de bassesses ou d’infamies; par suite, plus il a droit à notre mépris et à nos malédictions. Impossible de vaquer aux affaires publiques et de rester honnête homme, déclarait jadis le sage Socrate ...