—Pas encourageant!
— ... Et combien d’autres l’ont répété, combien plus encore l’ont prouvé! Prenez les plus illustres hommes d’État, les coryphées du monde politique, les César, les Charlemagne, les Richelieu, les Cromwell, les Pierre le Grand, les Napoléon, les Bismarck, mais ce sont les plus horribles bandits, les pires scélérats et les pires monstres que la terre ait portés! Tout succès, en thèse générale, et à peu d’exceptions près, tout succès est preuve de vilenies, preuve de quémanderies, de platitudes, de canailleries et turpitudes de toute sorte; car ce n’est qu’en mentant et en mendiant, en rusant, en rampant et s’aplatissant qu’on «arrive», qu’on parvient à la richesse, comme aux honneurs, comme au pouvoir, comme à la gloire. «Le succès! De combien d’infamies se compose un succès?» C’est le mot de votre grand Balzac. Avec de l’argent, vous achetez tout, tout, sans exception, mon ami, vous entendez bien?
L’argent, l’argent, c’est la seule puissance!
Avec de l’argent, tel pleutre se fait élire député, tel autre sénateur; avec de l’argent, tel inculpé de viol ou de meurtre obtient une ordonnance de non-lieu: vous ne trouverez jamais un pauvre dans les jurys de cour d’assises; on n’en veut pas, de pauvres; d’autre part, il n’y a pas de lois pour un homme qui possède des centaines et des centaines de mille livres de rente. Avec de l’argent, vous vous faites décerner toutes les décorations qui vous plaisent: vous vous souvenez de Cornélius Herz, et de tant et tant d’autres! Avec de l’argent, un auteur dramatique achète le parterre et la presse, un peintre ou un sculpteur se taille le succès qu’il veut ...
—Vous êtes terrible, Katia!
—Osez me démentir! Donnez-moi des preuves du contraire! L’argent et l’intrigue, vous le savez comme moi, voyons, et il n’y a là ni secret ni mystère, l’argent et l’intrigue, c’est avec cela qu’on prospère, qu’on se faufile, qu’on s’intronise, qu’on s’impose, qu’on acquiert grand renom et dignités, influence et puissance; c’est avec cela et rien qu’avec cela qu’on s’élève, qu’on règne et qu’on gouverne. Les plus fourbes et les plus vils sont ceux qui réussissent le mieux, absolument comme ce sont les pires égoïstes, les Fontenelle, les Gœthe et les Hugo, qui se conservent le mieux et vivent le plus longtemps. L’anarchie, contre laquelle vous criez tant, naïfs bourgeois, mais elle est partout; partout, avec le favoritisme, le charlatanisme, les pots de vin, les tripotages, les achats de votes et de consciences, les escobarderies, filouteries, marchandages et brigandages sans nombre; partout elle s’infiltre et pénètre, partout elle s’étend et triomphe. Tout est gangrené, mon cher, tout est pourri dans ce vieux monde!
—C’est pour cela que vous voulez en fabriquer un nouveau?
—C’est pour cela, uniquement pour cela, vous l’avez dit! Oui, il y a des fous et des folles comme moi, qui se sont mis dans la cervelle de dévoiler et d’attaquer cette pourriture, de signaler et de combattre ces brigandages et ces infamies; des fous et des folles comme moi, qui s’érigent en champions de la justice, entreprennent, à la suite de Jésus, de chasser les vendeurs du temple, de hâter le plus possible cette transformation, cette régénération. Tâche ardue ...
—Plus ardue peut-être, interrompit Veyssières, que celle d’Elvire Potarlot, qui songe à identifier et fusionner l’homme et la femme!
—En tout cas, nous aurons l’honneur d’avoir essayé, nous aurons fait ce beau et grand rêve ... Qu’avez-vous apporté et implanté sur la terre, vous autres hommes, depuis tant d’années que vous tenez le sceptre et trônez en maîtres absolus? Quelle est la caractéristique de votre souveraineté? La guerre! C’est par la force que vous avez établi votre empire et que vous le maintenez; c’est toujours à la force, à la brutalité, que vous faites appel: la brutalité, l’égoïsme, vous voilà résumés en deux mots. Eh bien, mon ami, nous croyons qu’il y a, qu’il doit y avoir autre chose ici-bas; qu’il serait temps que la paix, la douceur et la clémence, la solidarité et la fraternité fissent leur apparition parmi nous, que leur saint règne arrivât. Et nous avons l’idée, nous avons la certitude, que l’accession de la femme aux délibérations des affaires publiques et à la gestion des États hâtera cet avènement. La femme, c’est l’ennemie naturelle de la guerre; la femme, vous le reconnaissez vous-même, c’est la personnification de la douceur; avec la femme au pouvoir, la guerre devient impossible, l’arbitrage s’établit, la justice prédomine ...