—Et plus d’intrigues, plus de bassesses, plus de népotisme, de pots de vin ni de concussions! L’âge d’or! Les champs élyséens! Le paradis terrestre! Que Dieu vous entende!» exclama Veyssières, qui, sans qu’elle y prît garde, tout entière à ses lyriques et audacieux transports, s’était emparé de la main de Katia, de cette mignonne et merveilleuse petite main, si artistement moulée, à l’épiderme si onctueux et satiné, et si franche aussi, si pure, si loyale et si brave, et s’occupait à la contempler, la pressait et la caressait avec une amoureuse lenteur.


V

Armand de Sambligny, fidèle affilié, comme Veyssières, de cette société de Salomon dont Roger de Nantel était alors le secrétaire-intendant, avait rapidement conquis son grade de chef de bureau au ministère des Finances, et cela un peu malgré lui et grâce à sa femme. Il ne lui en savait cependant aucun gré, à cette obligeante et secourable épouse, au contraire: elle lui avait rendu son intérieur si désagréable et si odieux, qu’il y séjournait le moins possible, s’ingéniait à vivre au dehors et à travailler et s’attarder tant qu’il pouvait à son bureau.

Bien qu’involontaire, ce beau zèle avait obtenu sa récompense: à trente-huit ans, M. de Sambligny, ex-contrôleur des contributions directes passé dans le service central, était promu chef, avec sept mille francs d’appointements, et la quasi-certitude d’arriver à une sous-direction, puis à une direction, aux plus hauts postes de l’administration financière.

C’est à Nantes qu’il s’était marié, et dans les circonstances à la fois pour lui les plus piètres et les plus honorables.

La chambre garnie qu’il occupait rue de Rennes, non loin du pont Morand, lui était louée par une dame Rousselin, veuve d’un petit employé de la préfecture et mère de trois filles. Les deux cadettes fréquentaient encore l’école; l’aînée, Mlle Jeanne, restait auprès de sa maman et l’aidait dans la gérance de cette maison meublée. Les occasions de se voir et de converser ensemble n’étaient pas difficiles à faire naître entre les locataires et la jeune fille: Armand s’en aperçut bientôt. Les grands yeux noirs de Mlle Jeanne, sa jolie tête au galbe allongé, plein d’élégance et de distinction, ses petits airs mutins, mièvres et candides, mirent promptement le trouble dans le cœur de ce nouveau venu. Les allusions qu’il fit à son émoi et à sa flamme n’effarouchèrent pas trop l’espiègle enfant; les déclarations qui suivirent furent écoutées par elle avec de pudiques rougeurs, mais sans courroux ni mépris; loin de se dérober à ces périlleux entretiens, elle les rechercha même, les provoqua: toujours, comme par hasard, Mlle Jeanne se trouvait postée dans l’escalier, chaque fois que M. Armand montait chez lui ou en descendait. Pour se faufiler dans sa chambre dès qu’il y était, les prétextes abondaient: c’était une carafe d’eau à lui porter, un bougeoir qu’on avait oublié, une lettre ou un journal qui venait d’arriver ...

Tant et si bien qu’un beau soir la délurée jouvencelle murmura à son complice que ... que ... elle croyait bien que ... «ça y était».

«J’en ai grand’peur, trésor!