—Il ne manquerait plus que cela, qu’il ne le fût pas! Votre seule excuse, c’est d’épouser une femme riche. Autrement! Mais, malgré cela, quand bien même votre future serait archi et archimillionnaire, ma conviction, c’est qu’il vaut encore mieux vous abstenir et garder votre indépendance. L’indépendance, croyez-moi, jeune homme, il n’y a rien qui paye cela, rien qui le vaille! En votre qualité de célibataire, et comme vous l’atteste l’étymologie du mot: cœlum habitare, vous habitez le ciel, vous êtes présentement logé dans l’Olympe, séjour des dieux: voilà le fait! Ne le perdez pas de vue. Des femmes, vous en trouverez toujours à la douzaine, tant que vous voudrez, et d’aussi belles, d’aussi avenantes et accommodantes qu’il vous plaira. Et sans en avoir la charge, sans être obligé de les nourrir, entretenir et supporter à perpétuité. Restez donc libre, mon ami, restez libre, et méditez ce quatrain d’un sage d’autrefois:

Une femme est toujours aimable

Tant qu’on n’est pas uni par le sacré lien;

L’usufruit en est agréable, La propriété n’en vaut rien.»

Jeanne Rousselin—Mme de Sambligny—n’était cependant pas, elle, une ennemie de l’homme, une révoltée, femme de cercle, de club ou de rue, ce qu’on a si plaisamment nommé, par allusion à la pièce essentielle du costume masculin, objet des convoitises féminines, une «culottière». Elle laissait ce privilège à ses sœurs Irène et Corentine, qui, devenues vieilles filles, et furieuses de n’avoir jamais rencontré le fortuné mortel dont elles auraient assuré le bonheur et emparadisé l’existence, avaient pris en grippe tout le sexe mâle et le genre humain tout entier.

A l’encontre de Katia Mordasz, la chaste et stoïque vierge slave, qui était tout courage, tout abnégation et sacrifice, Jeanne de Sambligny personnifiait la veulerie et l’égoïsme,—un égoïsme inné, inconscient, terrible. Entrait-elle dans un salon? Instinctivement et tout naturellement elle allait d’emblée s’asseoir à la meilleure place. A table, lui présentait-on un plat? Soyez tranquille, elle s’adjugeait sans hésitation et sans jamais d’erreur le plus succulent morceau. Pour elle un homme n’était et ne devait jamais être qu’une sorte de domestique et d’entreteneur, dûment et légalement investi, et qui doit s’estimer très heureux, très fier et profondément reconnaissant de son servage, aussi bien que des dépenses qu’on daigne lui occasionner. Loin de savoir gré à son ancien et scrupuleux amant de ne pas l’avoir «lâchée», avec sa situation de fille-mère en perspective, d’avoir fait d’elle sa femme, et sien l’enfant qui allait naître de ce qu’on nomme «leurs œuvres», elle avait fini par considérer ces preuves de loyale affection comme un simple tribut, tout légitimement dû à sa souveraine beauté et à ses irrésistibles charmes.

Elle n’avait apporté à Armand que des ennuis, des embarras et de la misère. Comme elle grillait d’habiter Paris et ne cessait de l’aiguillonner et de l’importuner à ce sujet, il s’était vu contraint, peu après le décès du nouveau-né, de postuler son changement de résidence. Certaines études spéciales, relatives au cadastre et à l’impôt foncier, avaient attiré sur lui l’attention de ses supérieurs, et il eut la bonne fortune d’être appelé à l’administration centrale. En revanche, Mme Rousselin mère, n’ayant pas réussi dans sa gérance d’hôtel meublé, ne tarda pas à venir le rejoindre à Paris avec ses deux filles, en sorte qu’il se trouva avoir sur les bras toute la famille de sa femme. Les quelques milliers de francs qui lui étaient échus en héritage, et composaient tout son patrimoine, filèrent comme de l’eau entre les doigts de tout ce monde: bientôt il ne lui resta plus que ses appointements stricts pour vivre et faire vivre la maisonnée. Ayant quatre femmes autour de lui, il était fondé à croire et à affirmer qu’on devrait et qu’on pourrait se passer de bonnes. Ah bien oui!

«Si vous vous figurez que mes filles ont été élevées à récurer la vaisselle!» piaulait la maman Rousselin en gonflant le jabot.

Toutes trois, bien que sans fortune et ayant eu pour père le plus chétif des gratte-papier, étaient nanties de leurs brevets. De plus, Jeanne et Irène avaient appris le piano; Corentine connaissait le pastel et possédait même un fort joli talent, comme se plaisait à le déclarer à tout propos et encore en se rengorgeant bien fort la chère madame Rousselin Car elle était enchantée de ses filles, toute glorieuse d’elles et de leur science, l’excellente dame.