Lorsque le Seigneur, en sa miséricorde, s’avisa de la rappeler à lui, ce fut à M. de Sambligny qu’incomba la direction de la famille, honneur qu’il n’avait jamais du reste ambitionné et dont il se serait fort bien passé; mais il fallait obéir au devoir.

Grâce à ses relations, à maintes et maintes démarches, le mari de Jeanne parvint à caser à Paris même ses deux belles sœurs: la plus jeune, Corentine, dans l’enseignement, comme institutrice adjointe attachée au personnel des écoles communales; l’autre, Irène, dans cette administration du Crédit international, où M. le salomonien Jourd’huy occupait l’emploi de chef de bureau.

Bien qu’entichées de leur indépendance,—indépendance toute relative, hélas!—proclamant volontiers et bien haut que la femme doit se passer de l’homme, qu’elle doit gagner sa vie et se suffire à elle-même, Mlles Irène et Corentine avaient conçu, dans le tréfonds de leur âme, une inextinguible jalousie à l’égard de leur sœur,—qui était mariée, elle, qui avait eu cette chance!—et couvaient un cuisant dépit, une rage implacable contre leur beau-frère, qui n’avait pas su les deviner et leur trouver un épouseur.

M. de Sambligny s’était dit, en effet, que deux gaillardes pareilles étaient d’un placement trop difficile pour que l’entreprise fût tentée. Puisqu’elles n’y tenaient pas d’ailleurs, à vivre sous la coupe d’un mari! Puisqu’elles avaient bien trop de dignité pour accepter cette chaîne et s’abaisser jusque-là! On est émancipée, ou on ne l’est pas, saprejeu!

Cette même jalousie et cette commune fureur étaient du reste les deux seuls points sur lesquels Mlles Irène et Corentine fussent d’accord. Toujours en brouille entre elles deux ou avec leur sœur, elles passaient littéralement leur existence à se chamailler, à se bouder et se raccommoder: c’était une comédie perpétuelle. Et cela leur semblait de règle, chose normale, naturelle et toute simple.

«Mais la vie est faite pour cela! répondait un jour Irène à son beau-frère, qui l’engageait à se montrer plus conciliante et plus douce. La vie est faite pour se quereller et se rabibocher: c’est le plaisir, ça!»

Comme M. de Sambligny, quelque temps après, rapportait ce mot à son ami Jourd’huy:

«Et vous ne sauriez croire, répliqua celui-ci, combien de femmes, et plus spécialement de vieilles filles, partagent ces idées et ne vivent que de chicanes et de querelles, de bouderies et de bourrasques, suivies de replâtrages, de protestations de tendresse, d’amitiés exaltées, folles et furibondes, un beau matin brusquement rompues, puis non moins inopinément renouées le lendemain soir ...

—Oh! que si, je vous crois!

—Ces demoiselles se brouillent sans cesse et sans raison avec tout le monde, et elles ne peuvent rester seules: arrangez cela! Il leur faut des relations, elles ne peuvent s’en passer, et elles n’en peuvent garder!