—Tout à fait ce que j’observe! exclama Sambligny. Aussi, quoi que disent ou que fassent mes belles-sœurs, jamais je ne les prends au sérieux: impossible!
—C’est le plus sage, répondit Jourd’huy. Les vieilles filles possèdent un fâcheux renom; quantité d’écrivains ont été durs pour elles, et, généralement et malheureusement hélas! c’est justice. Il y a des exceptions sans doute. Ainsi, moi, dans mon service, je n’ai pas à me plaindre, et je connais plus d’une brave fille qui se dévoue en secret et silencieusement à soutenir quelque parent âgé ou infirme, à prendre soin d’un neveu ou d’une nièce orphelins; qui se prive, pour remplir cette pieuse tâche, de toute coquetterie de toilette, de toute distraction, tout plaisir, et du nécessaire même; qui en arrive à compter avec sa nourriture, et économise sur son plat de viande ou son dessert. Je leur rends hommage, à celles-là: c’est plus que de l’estime, c’est de l’admiration qu’elles méritent. Mais, il y en a d’autres, ah! mon ami, quelles pestes! Les vieilles filles, voyez-vous, on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec elles, jamais sur quel pied danser. Vous les quittez allègres et souriantes, enjouées, gaies comme pinsons, chantantes comme Pérot, rayonnantes, exultantes, débordant et éclatant de joie, et vous les retrouvez, non pas une heure après, mais une minute, une seconde plus tard, mornes, maussades, renfrognées, hargneuses, agressives, prêtes à vous décocher quelque impertinence magistralement barbelée, une doucereuse ou audacieuse mais atroce perfidie, sinon à vous sauter au visage, comme chattes en démence. Ah! je les connais, les paroissiennes!
—C’est ce qu’on appelait jadis des vapeurs et ce qu’on nomme aujourd’hui de l’hystérie.
—Appelez cela comme vous voudrez: le nom ne fait rien à la chose; mais le fait existe et il est indéniable. Méfiez-vous des vieilles filles, mon cher Sambligny, de leurs sautes d’humeur continuelles, de leurs lubies, de leurs toquades, de leurs mensonges, de leurs entêtements aussi, leurs entêtements de mules!
—Combien de femmes ressemblent en cela aux vieilles filles, sont comme elles têtues, fausses, fantasques, déséquilibrées, détraquées! Toutes façonnées à l’instar de la mère Ève: «Ne fais pas cela! Tu perdras le genre humain!» Et elles se hâtent de le faire! Sans motif! Uniquement parce que c’est défendu, parce que c’est un péché, parce que c’est—mieux encore!—un crime, une monstruosité!
—Toutes, soit! Toutes, des incohérentes! Toutes, des filles d’Ève! Mais ayez l’œil de préférence sur ces demoiselles, mon bon: méfiez-vous d’elles plus particulièrement, encore un coup! Chacun de nous, a-t-on remarqué, reçoit ici-bas précisément la quantité d’amour qu’il mérite: les vieilles filles, qui n’ont rien reçu, dont personne n’a voulu, ou qui n’ont rien donné et n’ont voulu de personne ... Mauvais signe dans les deux cas, cher ami, conclut Jourd’huy, très mauvais signe!»
En maintes et maintes circonstances, Armand de Sambligny put vérifier l’insigne justesse de cet avertissement.
Il n’était guère de vilenies et d’infamies qu’Irène et Corentine, furieuses d’avoir coiffé sainte Catherine, atteint et dépassé la trentaine sans dénicher d’époux,—tandis que leur sœur aînée, elle, en avait si vite agrippé un, et grâce à son inconduite, pour comble! Ah! on a vraiment bien raison de dire: il n’y a de chance ici-bas que pour la canaille!—n’eussent imaginées et commises pour jeter le désarroi dans le ménage Sambligny et détacher tout à fait l’un de l’autre ces conjoints déjà si peu d’accord. Mais, à cause de sa situation administrative, M. de Sambligny était tenu de sauvegarder les apparences et d’éviter soigneusement tout scandale; et Jeanne, qui ne possédait aucune fortune personnelle et n’était plus de la première jeunesse, avait tout intérêt à supporter le joug conjugal, si pesant et odieux qu’il fût, et à continuer à brouter où elle était attachée.