Même la recherche de la paternité, qu’elle avait naguère si ardemment réclamée et qui faisait le sujet de son premier livre, aujourd’hui elle l’estimait insuffisante, inapplicable, absolument illusoire. Voilà un séducteur qui s’expatrie: allez donc le poursuivre au Japon ou au Brésil? Et a-t-il quoi que ce soit à supporter, lui, des longs embarras et poignantes douleurs de la gestation et de la parturition? Nullement. Il s’en moque! Et si la jeune fille mise à mal meurt en couches, irez-vous, pour faire les parts égales, condamner à mort et occire son suborneur? Pourquoi le même acte, accompli en commun, est-il suivi d’effets si dissemblables? Quoi! l’un ne risque rien où l’autre met en enjeu son repos, sa santé, son existence, sans parler de son honneur, c’est-à-dire risque tout, absolument tout! Mais c’est insensé et abominable!

De là à conclure qu’il n’y aurait d’égalité entre les deux sexes que quand ils seraient réduits à un seul, il n’y a qu’un pas, et, ce pas, Elvire, avec son extrême logique et son inflexible rigueur de raisonnement, l’avait franchi.

Oui, il fallait espérer que, par une transformation inverse de celle qui s’est jadis produite et dont nous parlent les anciennes mythologies aussi bien que la Bible, le couple humain, actuellement disjoint, serait de nouveau réuni: l’androgyne de Platon reparaîtra, la côte surnuméraire sera restituée à Adam. «Aujourd’hui incomplets et se cherchant l’un l’autre, l’homme et la femme ne formaient dans le principe qu’un même être double dans sa forme, mais unique dans son consentement et son autorité; séparé en deux, postérieurement à sa création première, cet être a donné lieu à l’espèce humaine d’à présent, à ces deux types, mâle et femelle, si inégalement partagés, si différents et en si complet désaccord. Que ces deux types retournent à leur état primitif, que ces deux êtres n’en fassent plus qu’un, et l’accord renaîtra, l’harmonie régnera de nouveau, la nature humaine aura reconquis son ancienne béatitude, sa perfection d’antan et son âge d’or.»

Voilà ce qu’avec Platon et plusieurs autres cosmogonistes Elvire se disait à présent, l’avatar, la réunion et fusion qu’elle préconisait et appelait de tous ses vœux. Quand et comment s’accomplirait ce changement, comment s’opérerait cette combinaison, cela était moins facile à démêler et expliquer. Mais la science, avec ses découvertes et ses miracles, ne nous a-t-elle pas appris à ne désespérer de rien et à ne nous étonner de quoi que ce soit? Les phénomènes physiologiques démontrés par Lamarck et Darwin, les transformations de poissons en oiseaux, par exemple, ou la simple et si étonnante métamorphose d’une chenille en papillon, sans parler de l’hermaphrodisme de diverses espèces du règne animal ou végétal, ne peuvent-ils pas nous servir d’indice, nous donner le droit de croire et d’espérer?

En attendant, Elvire s’ingéniait à supprimer toute différence entre les deux éléments de l’être humain, entre l’homme et la femme; à les assimiler en tout et partout l’un à l’autre, autant que faire se peut.

D’abord, dès le bas âge, pourquoi deux éducations distinctes, deux modes d’instruction différents? Pourquoi ne pas élever ensemble et de la même façon garçons et filles? Est-ce que pouliches et poulains ne sont pas astreints absolument au même régime et aux mêmes exercices, et ne se disputent pas les mêmes prix sur les champs de courses? Voyez! Ce sont les animaux qui nous indiquent la voie et nous donnent l’exemple.

Ensuite pourquoi imposer au sexe, si sottement qualifié de faible, ces jupes traînantes, salissantes et incommodes? Pourquoi ces affreux et stupides corsets, «qui ont fait périr plus de femmes que la guerre n’a détruit d’hommes»? Pourquoi ces cheveux longs, lourds à la tête, si gênants et malsains? A quoi bon ces boucles d’oreilles, ces broches et ces bracelets, odieux signes de l’esclavage antique et toujours persistant? N’est-ce pas une honte de se décolleter, d’exhiber ses bras et ses épaules, d’étaler aux regards la moitié ou les trois quarts de ses mamelles? Est-ce que les hommes se décollettent? Non, n’est-ce pas? Eh bien alors?

Et ne trouvez-vous pas inique et inepte d’accorder toujours la priorité au masculin sur le féminin en grammaire, de toujours faire accorder l’adjectif avec le substantif mâle, quel qu’il soit? «Ces ravissantes dames, ces charmantes jeunes filles, toutes ces reines de beauté et d’élégance, ces déesses de la mode et du bon ton, et ce petit chien sont venus ...» Venus au masculin! C’est le petit chien qui l’emporte! Voilà ce qu’Elvire Potarlot, malgré ou avec toute sa science et ses brevets, ne pouvait digérer, ce qui la faisait bondir d’indignation et fulminer de colère.

«Ah! les hommes! On voit bien que ce sont eux qui ont fabriqué et promulgué les lois grammaticales comme les autres, celles du code! Tout pour eux! Un chien, un porc, un crapaud, le plus abject animal, pourvu que ce soit un mâle, passe avant nous!»

«De même, continuait-elle, nous seules sommes assujetties aux plus serviles labeurs, à toutes les répugnantes besognes de la communauté. C’est à nous, infortunées femmes, qu’échoit le rôle de cuisinière, de balayeuse, de laveuse de vaisselle; nous qui sommes appelées à être «les domestiques de ces messieurs.» S’il survient des enfants, c’est nous qui avons toute la peine de les porter, non seulement dans notre sein durant neuf mois, ce qui est déjà d’une assez flagrante et odieuse injustice, mais sur nos bras ensuite; c’est nous qui les allaitons, qui les nettoyons, qui les torchons ... Est-ce que, vraiment, la main sur la conscience, ce ne devrait pas être un peu le tour de nos seigneurs et maîtres?»