Aussi Elvire Potarlot, suivie par nombre de ses coreligionnaires, notamment par Angélique Bombardier, Stéphanie Lauxerrois, les citoyennes René d’Escars, Magloire et de Bals, ne cessait-elle de réclamer, outre l’éducation en commun des filles et garçons, ou «co-éducation», la libre accession de toutes et de tous aux mêmes emplois et aux mêmes fonctions.
«Pourquoi les femmes, que, dans votre magnanime sollicitude et votre inépuisable générosité, vous daignez admettre en qualité de scribes dans vos bureaux, ne deviendraient-elles pas aussi bien que vous, messieurs, chefs de bureau et de division, directeurs de service? Dites, messieurs, dites-le-moi donc, s. v. p.! Pourquoi les femmes ne feraient-elles pas, aussi bien que vous, des contrôleurs des contributions, des receveurs de l’enregistrement, des inspecteurs des douanes, dites? Pourquoi, tout comme vous, messieurs, ne seraient-elles pas agents voyers, ingénieurs ou architectes, médecins ou pharmaciens, avocats ou avoués, notaires ou huissiers, et ne pourraient-elles pas s’engager dans l’armée ou la marine, former, comme jadis chez les Amazones et tout récemment aux États-Unis, des régiments, spéciaux ou non, être promues colonelles, générales ou amirales? Qui les empêcherait surtout—oh! oui, surtout!—qui devrait les empêcher, sous un gouvernement dit de suffrage universel, de posséder le droit de vote? Il n’est pas universel, votre suffrage, puisque vous seuls, hommes, êtes appelés à prendre part aux scrutins, et que les femmes, sans compter les enfants, en sont exclues. C’est donc aux enfants que vous les assimilez? Et cependant ne seraient-elles pas à leur place, tout aussi bien que vous, dans les conseils municipaux et généraux, à la Chambre et au Sénat,—même bien mieux que vous très souvent, messieurs; car, pour ce que vous y faites parfois, au Palais-Bourbon et au Luxembourg!
«Et pourquoi ne choisirait-on pas parmi nous, femmes, aussi bien que parmi vous, messeigneurs, nos conseillers d’État, nos ambassadeurs et nos ministres? Pourquoi la République n’a-t-elle jamais qu’un président, et n’aurait-elle pas à tour de rôle une présidente? Ne devrait-on pas alterner? Tantôt vous, tantôt nous: ce serait justice. Mais vous ne voulez pas! La justice, ah bien oui! Est-ce que vous savez ce que c’est? Vous avez tout pour vous, l’assiette au beurre et le reste, et vous vous gardez bien de rien céder. Les femmes, est-ce que ça compte?»
Telles étaient les insidieuses et indiscrètes questions que la directrice de l’Émancipation ne cessait de poser dans son journal, les thèses qu’elle s’ingéniait à développer dans ses nombreuses conférences.
Angélique Bombardier, les citoyennes de Bals, Nina Magloire, d’Escars, Cherpillon, Lauxerrois e tutti quanti faisaient chorus avec Elvire: toutes s’époumonnaient à crier: «Sus au tyran!» à prêcher la guerre à l’homme, la haine et le mépris du mâle, qu’il fallait déposséder, détrôner et jeter à bas,—sinon émasculer et châtrer.
Car, pour beaucoup d’entre elles, il ne s’agissait plus de partage: nombre de ces dames, émules des culottières américaines, estimaient que l’homme a suffisamment régné, que c’est leur tour, à elles, de saisir le timon et agripper l’assiette au beurre tout entière.
Quant à celles qui, comme Zénaïde Crèvecœur et Amanda Lapérouse, faisaient de l’opportunisme et essayaient d’associer la religion avec les revendications féminines, elles avaient contre elles toutes les «citoyennes», toutes les émancipées—et c’était l’immense majorité—qui se réclamaient de la libre-pensée, appartenaient au radicalisme, au socialisme, communisme, collectivisme, à l’anarchie, etc. En s’obstinant à se ranger du côté de l’autorité et de la conservation sociale, à respecter les traditions us et préjugés, à ménager à tout propos Guelfes et Gibelins, Mmes Crèvecœur et Lapérouse n’avaient réussi qu’à devenir, selon le mot d’Elvire Potarlot, les deux chèvres émissaires du parti. Il fallait voir comme elle les cinglait et les houspillait dans son journal.
«Mais, malheureuses, c’est contre votre Dieu même que vous vous insurgez! Ne vous a-t-il pas dit textuellement, au début de la Genèse: «Tu seras sous la puissance de l’homme, et IL TE DOMINERA»? Comment osez-vous infliger un tel démenti, une telle insulte, à votre Dieu? Supprimez donc d’abord ce brave Père Éternel, et nous verrons ensuite à discuter et nous entendre. Encore n’est-ce pas seulement le Créateur du ciel et de la terre qu’il vous faut éliminer et lancer par-dessus bord, vous y devez jeter avec lui son Fils bien-aimé et ses meilleurs apôtres, à commencer par saint Paul, qui a écrit ceci, mes très chères sœurs:
«L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.»
»Et encore ceci: