«Est-ce que les hommes se gênent? Ne les voyons-nous pas courir à leur gré, voltiger de fleur en fleur? Pourquoi donc nous, infortunées femmes, serions-nous seules recluses, seules immobilisées, seules enchaînées à d’ignominieuses conventions, esclaves toujours?...» Etc.

Évidemment! Pourquoi?

On est égaux, que diantre! ou on ne l’est pas.

D’autant plus qu’Angélique Bombardier ne faisait pas grand mystère de ses facultés intimes. Si elle n’allait pas jusqu’à s’écrier en plein tribunal, comme cette terrible Nina Magloire: «Est-ce ma faute si j’ai du tempérament, monsieur le président?» Elle ne laissait pas de pousser, dans l’Affranchie, certaines doléances que les initiés savaient bien à qui appliquer. Quand elle écrivait: «Que voulez-vous que devienne une petite veuve de vingt ans, saine de corps et saine d’esprit, possédant bon pied, bon œil et excellent appétit? La forcerez-vous à s’astreindre à des jeûnes débilitants, à se macérer et se mortifier, se détraquer et se détruire, comme les nonnes d’autrefois? Non, il est fini, ce temps-là, et on ne fait pas de révolution avec le passé!» c’était à elle qu’elle songeait; la petite veuve, c’était elle, bien que son veuvage datât de ses trente ans et eût été précédé d’une séparation de corps de plusieurs années, très mouvementées et très gaiement remplies d’ailleurs. C’était sa propre cause qu’elle plaidait.

Loin d’accoiser ses ardeurs, l’âge semblait les avoir attisées; mais, de même que les vieux pénards s’attaquent de préférence aux jeunes poulettes et frais tendrons, c’étaient de tout jeunes coqs qu’il lui fallait, de mignons et fringants et frétillants éphèbes qu’elle reluquait et cherchait. Mon Dieu, oui! Et, tout comme son émule Nina Magloire encore, elle aurait pu répondre: «C’est bien mal, mais je n’aime que ça!... C’est bien mal, mais vous-mêmes vous reconnaissez que les hommes mûrs ont un faible pour le fruit vert; pourquoi donc, nous, leurs égales en tout et partout, serions-nous différemment construites et n’éprouverions-nous pas ce même penchant? Soyez donc logiques, voyons, messieurs!»

Logique, elle ne l’était cependant pas jusqu’à demander, comme elle l’aurait dû en toute justice, que la loi fût la même pour les vieilles polissonnes, chatouilleuses et déniaiseuses d’écoliers, que pour les séniles amateurs de fillettes et initiateurs d’ingénues. Non, elle voulait bien s’abstenir ici de réclamer, et laisser à ces messieurs tout le dam et le châtiment. Ne se croyait-elle pas d’ailleurs, malgré ses quatre-vingt-dix-huit kilos, toujours jeune, l’allègre et vaillante Angélique, et plus que jamais ne lançait-elle pas, de sa maigre voix flûtée, enfantine et cristalline, son fameux mot d’ordre, son cri d’armes et héroïque devise: «Restons jolies, mesdames, restons jolies!»

Logique, elle ne l’était pas non plus jusqu’à soupirer, avec une autre de ses consœurs, l’aimable et sentimentale romancière Rita Viazzi: «N’est-il pas révoltant qu’on tolère des maisons de joie pour ces messieurs, et qu’on n’ait pas songé à nous, qu’on ne fasse rien pour nous, pauvres et pitoyables femmes?»

Encore moins tombait-elle dans les exagérations et perversions reprochées aux Gabrielle de Surgères, Florence Stuart, Lina Rozetti et autres «insexuées», autres «fin de siècle». Non, de ce côté, Angélique Bombardier n’était pas à la hauteur, pas dans le train. Elle en était restée au vieux jeu, à l’amour rococo, l’amour du mâle, et ne méritait nullement, selon la remarque du caustique Chantolle, «ce titre d’«émancipée» dont elle se targuait ... Nulle plus que vous, au contraire, suave Angélique, continuait-il, n’est soumise à ce tyran maudit, à ces monstres d’hommes. Et c’est ce qui fait votre éloge, ce qui fait votre gloire, ma toute belle; c’est par là que vous rachetez vos sottises et vos iniquités.»

Elvire Potarlot, elle,—pas plus que Katia Mordasz,—ne pouvait admettre pareils écarts. Tout ce qui était matière et sens lui répugnait. Malgré son divorce et les nombreux «changements de main» qu’elle avait subis, malgré sa persistante liaison avec le drôle qui vivait d’elle, qui la grugeait, la battait et déversait sur elle le ridicule et l’opprobre, l’amour, pour Elvire, n’était qu’un besoin du cœur, l’occasion de se mieux dévouer et de se donner tout entière. Il ne le savait que trop, ce misérable Émilien Bellerose.

La directrice de l’Émancipation ne prouvait que du mépris pour l’infatigable et volage, quoique volumineuse, directrice de l’Affranchie.