Pauvre Elvire! Avec sa manie d’égalité ou d’équipollence absolue des deux sexes et son inflexible logique, elle était arrivée à patauger de plus en plus en pleines incohérences, drôleries et cocasseries.
Plus que jamais, par exemple, elle demandait qu’on transformât toute la langue française pour mettre la syntaxe d’accord avec la justice et le bon sens. De quel droit le masculin l’emporte-t-il toujours sur le féminin? Et le masculin quel qu’il soit! Des animaux, des plantes, des objets quelconques, des êtres abjects imposent leur genre à la femme, aux femmes, si nombreuses, si pures, si intelligentes et si éminentes qu’elles soient! Et elle reprenait son exemple: «Les plus illustres dames et les plus vilains caniches de la ville se sont rencontrés sur cette place.» Rencontrés au masculin pluriel, parce que caniches est du masculin et au pluriel. Vous ne trouvez pas cette règle idiote, humiliante, outrageante, scandaleuse, révoltante? Ce sont les hommes qui l’ont imaginée et promulguée, cette règle, qui l’ont imposée, comme ils en ont confectionné et imposé tant d’autres, toutes aussi despotiques et ineptes, comme ils ont fabriqué et cuisiné les codes, inventé et tripatouillé les religions, tout créé, arrangé et faussé ici-bas à leur mode et convenance, pour eux et contre nous. Pourquoi donc, voyons, pourquoi ne pas toujours employer le féminin, lorsqu’on parle d’une femme? Pourquoi ne pas oser dire: «une auteuse, une chroniqueuse, une contrôleuse, une censeuse, une sapeuse, et une amatrice, une administratrice, une rhétrice, une agricultrice, une médecine, une assassine, une soldate, une pompière, une agente, une témoin, une écrivain, etc., etc. C’est évident! Ce serait à la fois plus clair, plus rationnel et plus équitable: il n’y a pas à nier, voyons! Ces sempiternels et stupides masculins étaient bons pour le temps où les femmes n’étaient ni chroniqueurs, ni contrôleurs, ni censeurs, sapeurs, administrateurs, rhéteurs, médecins, soldats, pompiers, agents de police ou de voirie, etc., et se contentaient sottement d’être des ménagères et des mères; mais à présent que nous avons changé tout cela!»
Aussi Elvire, apôtre, apôtresse ou apostoline du progrès, championne de la civilisation, n’hésitait pas, elle, et, selon son joli mot, «féminisait le dictionnaire, en attendant qu’elle pût féminiser le code».
Comprend-on que la femme, en se mariant, perde son nom pour prendre celui de son époux? Pourquoi ne serait-ce pas plutôt celui-ci qui troquerait le sien contre le nom de sa femme? Voyons, pourquoi? Et les enfants, n’est-ce pas plutôt le nom de leur mère qu’ils devraient porter? Le père n’est-il pas toujours et de plus en plus putatif?
Elvire alléguait encore, et non sans succès, qu’il n’y avait aucune raison pour que la femme s’habillât autrement que l’homme; qu’elle laissât croître ses cheveux, lorsque l’homme les coupe; qu’elle portât des bracelets et des boucles d’oreille, quand l’homme s’en passe.
«La voilà, écrivait-elle avec enthousiasme dans l’Émancipation, la voilà la cause de l’infériorité physique de la femme! A l’instar de la force de Samson, elle gît dans vos cheveux, citoyennes, cette infériorité; elle gît pareillement dans vos jupes à traîne, dans ces inutiles brimborions, vestiges de liens et d’entraves, emblèmes de l’antique servitude, que vous attachez à vos poignets ou passez à votre cou. Comment voulez-vous lutter victorieusement contre l’homme, si vous vous alourdissez et vous fatiguez le crâne par cet anormal, exorbitant et disgracieux fardeau, si vous vous empêtrez les jambes dans les malsains et dangereux replis d’une interminable jupe? La loi qui vous interdit le costume masculin, si commode—ah! les hommes! tout pour eux!—il faudra bien l’abroger, cette loi, lorsque, toutes, vous vous déciderez à l’enfreindre. Osez donc! Calculez que de temps perdu à peigner, onduler et calamistrer cette chevelure, à ajuster et draper cette robe, à vous attifer, vous maquiller, pomponner et peinturlurer! Les voilà, les voilà, les vraies et seules causes de votre infériorité, citoyennes! Ne les cherchez pas ailleurs: elles sont là, et viennent de vous. Encore une fois, plus de chignons, plus de jupons! In hoc signo vinces!»
Et, donnant l’exemple, conformant sa conduite à ses principes et exhortations, elle s’était courageusement fait tailler les cheveux à la mal content, et ne sortait plus qu’en culottes bouffantes et costume complet de bicycliste.
Chère et excellente Elvire!
Bien mieux, elle adressa une pétition à la Chambre, et signala à l’attention de nos législateurs ces trois nouvelles importantes sources de revenus: impôt sur la coiffure des femmes,—impôt sur les jupes dites à balayeuse,—impôt sur les diamants et bijoux.
Avec son illustre prédécesseur ... prédécesseuse, pardon! Jenny d’Héricourt, l’amusante historienne de la Femme affranchie, Elvire prétendait de plus belle que «le concours de l’homme ne sera pas toujours nécessaire pour l’œuvre de la reproduction», et que «la science humaine parviendra à délivrer la femme de cette sujétion insupportable».