«Pour faire Adam, il prit de la boue, de la simple boue, notez bien cela ... et voilà votre père à tous, messieurs! Mais, pour la femme, il jugea que la boue était trop indigne, il prit une matière qui déjà avait été purifiée par son souffle divin, une côte d’Adam, et il forma Ève.

»L’histoire nous dit: Ève a pris l’initiative du mal et a causé sa perte et celle de son époux. Soit! Mais si, dans cette occasion, Ève n’a effectivement pas fait preuve d’esprit et d’obéissance, elle a au moins prouvé qu’elle avait la haine de la routine, la passion du nouveau et du progrès, l’imagination, l’ardeur et la bravoure nécessaires pour aller de l’avant, toujours de l’avant. Go ahead! Go ahead!»

Hélas! malgré tant d’éloges décernés à son sexe, et une telle prédominance, Elvire était plus que jamais courbée sous le joug et la férule d’un abject mâle, du pseudo-statuaire, maître fainéant et maître rufien Émilien Bellerose. Plus que jamais elle avait à essuyer les avanies et brutalités de ce drôle, à endosser ses horions, de véritables déluges de coups de canne ou de cravache, disait-on, qui lui tombaient quotidiennement sur le casaquin et la laissaient étendue comme morte sur le plancher.

«Et elle aime ça, vous savez, elle raffole de ça! allaient répétant partout la vaporeuse Bombardier, l’impeccable Lauxerrois et l’ineffable Cherpillon, toutes ses suaves sœurs d’armes et délicieuses amies. Il lui faut chaque soir sa ration d’étrivières et de bastonnade,—son vigoureux petit picotin. Elle ne dormirait pas sans cela.»

Elles assuraient même, les braves compagnes et candides âmes, qu’à certains moments psychologiques, au lieu de soupirer: «Tu m’aimes, dis? Tu m’aimes, mon chéri?» Elvire ne manquait jamais de s’exclamer: «Oh! tu me battras, hein, trésor? Tu me battras bien! A me briser, mon ange! A me tuer, n’est-ce pas, à me tuer?»

Hélas! ce fut bien, en effet, ce sacripant qui lui porta le coup de la mort; mais pas tout à fait comme elle l’entendait, ou plutôt comme s’amusaient à le lui faire dire ses charitables rivales et affectionnées consœurs.

Un automne, qu’il avait été invité par un camarade de cercle à venir chasser dans un coin des plus boisés et des plus sauvages de la Dordogne, Émilien rencontra là-bas une veuve encore fraîche et suffisamment accorte, qui laissait mollir ses charmes et moisir ses écus, faute d’occasions.

«Voilà mon blot!» pensa l’élégiaque personnage, dès qu’il apprit que la fortune de ladite veuve s’élevait, nette de toute hypothèque et redevance, à dix-sept cent mille francs.

Justement il avait fini de croquer les dernières bribes du patrimoine d’Elvire; il en était réduit à la faire travailler, trimer le plus possible, et à chercher à tirer parti de ce labeur, de tout ce qui coulait de cette intarissable plume ... Démarches difficiles et bien souvent infructueuses; ardue, décourageante et énervante besogne, qui le dépitait, l’exaspérait très souvent et lui faisait plus que jamais—ô ivresse!—lever sa canne et taper dru, fouailler à tour de bras et à planté sa reine nourricière.

Il n’avait plus qu’ennuis, tracasseries et misères à attendre d’elle. C’était le moment ou jamais de lui tirer sa révérence ou de filer à l’anglaise.