Et néanmoins, quelques semaines plus tard, rencontrant le marchand de bouchons sur l'Esplanade, il l'aborda pour lui dire:
—Vous savez, m'sieu Majorel, si vous voulez me remettre à la place de vos cabots, j'accepte! Ah! j'ai eu bigrement tort de me sauver l'autre jour! Au lieu de camper à la belle étoile et de crever la faim, j'aurais eu chez vous la pâtée et la niche à perpette,—tout ce qu'un chrétien peut désirer, quoi!
MISS FAUVETTE
Pauvre petite Fauvette!
C'est dans l'ombreux jardin d'un couvent de la rue de Picpus que je l'ai vue pour la première fois. Elle avait quinze ans, et, depuis l'âge de six ans, elle était enfermée là, quasi abandonnée. Ses sorties se passaient, l'hiver, dans la salle de récréation ou la chambrette de quelque compatissante religieuse; l'été, dans le préau ou sur un banc, à l'ombre d'une de ces minuscules chapelles de bois peint décorées d'une Vierge en plâtre et de chandeliers de plomb, que les soeurs s'étaient plu à ériger çà et là sous un massif d'arbustes, au centre d'un rond-point, ou à l'extrémité d'une allée.
De temps à autre cependant, le jeudi, on la demandait au parloir. C'était son père, un homme déjà tout grisonnant, frisant la soixantaine, mais de belle prestance encore, ayant un cachet d'élégance et de distinction qu'elle savait apprécier déjà et dont elle était fière. Il l'embrassait, la questionnait un instant sur sa santé, ses jeux et ses études, tirait de sa poche quelque chatterie: sac de chocolat ou de petits fours, boîte de caramels ou de fruits confits, et vite, vite, s'envolait. Il avait toujours l'air si pressé, ce pauvre papa!
Une fois par an, une seule fois, et encore pas toujours, vers la fin d'août ou le commencement de septembre, tantôt une domestique, tantôt le papa en personne venait la prendre et l'emmenait soit aux alentours de Paris, dans une luxueuse maison de plaisance, soit au bord de la mer, dans quelque coquette villa.
C'était là seulement qu'elle voyait, qu'elle entrevoyait sa mère,—une grande et belle femme, aux yeux de velours, au teint «de lis et de roses», d'une fraîcheur éclatante, au galbe du visage allongé, mais bien rempli, d'un modelé superbe, à l'allure à la fois imposante et nonchalante.
Puis, quinze jours après, la petite Fauvette était réintégrée dans sa cage.
Malgré cette sorte d'inaffection ou d'indifférence, Fauvette était loin d'être triste et n'avait nullement l'aspect d'une victime. Au contraire, c'était même à sa belle humeur, à son réjouissant babil, aussi bien qu'à la mignonne sveltesse de son petit corps toujours en mouvement et à sa légèreté d'oiseau, qu'elle devait d'avoir été dépossédée par ses compagnes de ses nom et prénom d'Andrée Vaucamp et baptisée de son gai surnom.