Un soir d'avril,—Fauvette allait entrer dans ses dix-sept ans,—Mme de Saint-Aldonce, la supérieure, l'ayant fait appeler d'urgence, elle trouva près d'elle la femme de chambre de sa mère, Claudine, tout de noir vêtue, et on lui apprit, avec les ménagements et circonlocutions d'usage, que son père venait de mourir subitement, frappé d'une congestion cérébrale.

C'était le premier deuil qui atteignait Andrée, et, bien qu'elle n'eût guère vécu dans le cercle de la famille, elle ne laissa pas de ressentir vivement ce coup et de verser de grosses larmes. N'était-ce pas lui, ce cher papa, lui seul, qui lui avait témoigné quelque intérêt, donné quelques parcelles de son temps et quelques réconfortantes caresses?

Le surlendemain de la funèbre cérémonie, après avoir à peine pu embrasser sa mère, qui s'était cloîtrée dans sa chambre, miss Fauvette regagnait le couvent. Elle était toute dépaysée au dehors, toute éberluée, et avait hâte, malgré son chagrin, de reprendre sa place auprès de ses compagnes, sous la tutelle des bonnes soeurs.

Mais son séjour dans cette pieuse retraite n'allait pas tarder à être de nouveau et définitivement interrompu: trois semaines environ après la mort de son mari, Mme Vaucamp se présenta au parloir de l'établissement,—pour la première fois,—et annonça à sa fille qu'elle venait la retirer de pension et qu'elle la garderait près d'elle désormais.

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Mme Vaucamp était bien changée. Soit que la perte qu'elle venait d'éprouver l'eût profondément affectée, soit qu'elle eût profité de ce deuil pour abandonner certaines pratiques de toilette propres à réparer plus ou moins les «irréparables outrages», elle n'avait plus ce teint éblouissant et ces cheveux d'un noir si lustré qu'Andrée lui avait toujours connus. Subitement ils étaient devenus tout gris, des cheveux, presque blancs, et de petites rides, toutes fines encore, mais nombreuses, étaient apparues çà et là, avaient zébré son front et s'irradiaient aux commissures des paupières. Elle avait néanmoins fort belle mine encore et grand air; sa taille était restée mince et souple, élancée, et, avec son buste opulent, ses sculpturales épaules, Mme Noémi Vaucamp avait conservé sa grâce empreinte de dignité et de noblesse, son port de reine. Même la teinte argentée de sa chevelure, qu'on aurait dite poudrée à frimas, ne lui messeyait nullement et donnait à sa physionomie une très piquante et très originale expression.

M. Vaucamp, qui, de son vivant, dirigeait une importante sucrerie à Saint-Denis, n'avait pas, surtout dans ses dernières années, très habilement conduit sa barque: la plus grosse part de la fortune qu'il laissait appartenait à sa veuve. Une cinquantaine de mille francs tout au plus devaient revenir à Andrée du chef de son père.

Mme Vaucamp, riche encore de trente mille livres de rente, n'apporta que peu de changements à son train de maison. Le cocher fut congédié, mais on prit un coupé au mois, on conserva le grand appartement de l'avenue de Villiers, et les trois domestiques, cuisinière, femme de chambre et valet de chambre.

Cependant la vie, jusqu'alors très mondaine, dissipée et tapageuse de la belle Mme Noémi Vaucamp, s'était sensiblement modifiée.

D'abord, pour obéir aux conventions, observer le deuil, il fallait bien laisser de côté théâtre, bals, fêtes, grands dîners. Puis, sous le coup de cette mort, quelques judicieuses réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit de notre veuve. Elle s'était tout à coup rappelée qu'elle avait une fille, une grande fille, d'âge à être pourvue—déjà!—bonne à marier, comme on dit, et avait conclu que cette enfant lui serait d'un grand secours dans la circonstance et l'aiderait à supporter son isolement obligatoire.